En cette brume rase

Publié le par Lionel Droitecour

... Amer, on prend son pli au désespoir profond, en cette brume rase où le remord vient poindre...

... Amer, on prend son pli au désespoir profond, en cette brume rase où le remord vient poindre...

Pour marquer les quatre années d'existence de mon blog, chaque jour de mars 2018,
je publierai deux poèmes, le second étant une réédition de l'un de ceux
publiés en mars 2014. Le choix de ce dernier sera celui du cœur...
Nous arrivons bientôt au terme de ce mois de mars 2018, commémoratif des quatre années de mon parcours poétique quotidien : comme disait Maria Laetitia Ramolino, pourvou que ça doure...  Voici un poème quelque peu métaphysique, avant de conclure.

Dans le petit matin empli de brume grise,
Alors même où je vaque au labeur des journées,
À l’heure où l’indistinct se confond, en nos cœurs,
À cette brume rase où se noient nos regards ;

Je songe à ce poème, issu des jours hagards,
Enfant mort né, peut-être, en ses mornes rigueurs,
Rejeton d’infamie d’illusions ajournées,
Où le présent, sans fard, en langueurs s’éternise.

Être n’est donc ainsi que poursuivre une voie,
Répéter ce déport, aux graves murs du temps,
Qui nous porte en son vide, en chaque battement,
Stase renouvelée d’instances contiguës.

Nos douleurs ont, parfois, des stances ambiguës,
Mais sont, le plus souvent, successions d’un moment,
Ni plus ni moins qu’un autre au défaut de l’instant :
Silhouettes grimées en ce qui nous dévoie.

Nulle route n’existe aux sentes d’ici-bas,
Et nulle destinée, sinon que d’aboutir
À soi, là, quelque part en l’intime clairière,
Adoubé par son doute, à mordre sous la peau.

Et l’on va, solitaire, au milieu du troupeau,
Marmonnant sans objet une absurde prière,
Aux limites d’un corps et de son ressentir,
Abstraction de l’humain en de tristes débats.

Il ne s’agit jamais que de se prolonger
Puisqu’on est, à soi-même, la seule mesure,
Un parangon sans quête aux vertus dérisoires,
Perclus dans le fini d’une ultime jachère.

Un peu comme ce gueux sous la porte cochère
Qui mendie sa pitance à l’aune des pourboires,
Tout à la fois honteux de sa propre nature,
Et glorieux du néant en son art mensonger.

Au soir, d’avoir marché longtemps, avec constance,
On se fait un trajet d’une errance fortuite,
Et pour peu qu’on soit fat, on l’appelle destin,
Puis, d’une conséquence, on invente une cause.

Mais l’on se perd de vue jusque dans cette glose,
Fanfaron d’absolu déguisant en festin
La frugale clarté d’un si pâle mérite,
Fruit d’un hasard grimé d’une humble circonstance.

Un peu comme une idole en son temple, figée,
On élève en saison, dans la fuite du jour,
Un rituel déserté de l’onde spirituelle,
Pacotille d’ego aux fumées de l’encens.

Enivré de pathos, alors, on condescend,
De cet étrange Olympe à suivre sa venelle,
En l’obscure avanie d’un futile séjour,
Ombre au milieu de l’ombre, en un socle érigée.

Mais il n’est nulle extase au geste quotidien,
Dans ce recommencer qui fustige notre âme,
Stupide autant que l’est le battant d’une horloge,
Nous sommes sans projet dans ce balancement.

Ainsi nous nous plions à ce renoncement,
En ce fatras de mots que l’absence proroge,
Braise bientôt promise où expire la flamme,
Cendre en ce devenir et, pour finir, plus rien.

Amputé chaque jour du jour qui va s’éteindre
Las, on reprend sa marche, exhalant sa souffrance,
Vapeur qui se dissipe où le souffle se fond
Aux frimas de l’hiver assemblant ses buées.

Et mécaniquement, aux cartes distribuées,
Amer, on prend son pli au désespoir profond,
Luthier d’une harmonie qu’est le chant de l’enfance,
En cette brume rase où le remord vient poindre.

février 2014

 

Publié dans Sensation

Commenter cet article