La Creuse

Publié par Lionel Droitecour

La simca 1100, notre premier carosse de prolétaires...

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Sommaire :

L'arbre du vent aux éditions Hervé Roth

Mes photos d'hier
Les photos d'aujourd'hui
Les photos d'avant hier
Martin Nadaud
Jules Marouzeau

Lorsque nous franchissions jadis, par la route départementale, en simca, la "frontière" de la Creuse, venant de la Haute Vienne toute proche, nous nous amusions de ce panneau qui proclamait :

En Creuse, vacances heureuses !

De mémoire d'enfant, sans doute, jamais telle prophétie ne fut à ce point réalité. Marmot des villes, je n'ai aucun autres souvenirs vraiment, que ces instants solaires passés entre le granit moucheté de gris des maisons, l'ardoise bleue qui les couronnait, et toutes ces nuances de vert qui chantaient aux près et aux ramures.

J'en ai gardé une mémoire éblouie, transcrite dans les pages d'un livre de poème, "L'arbre du vent".

Voici pour commencer les lieux que j'ai parcouru dans mon enfance

Ici, le ciel a des couleurs qui n'appartiennent qu'à moi, les chemins creux, humides et ombragés, même en plein coeur des étés, mènent en des jardins secrets si bien préservés, malgré le temps. Là-bas, je sais que m'entendent dès voix disparues et si chères, parmi les genêts d'or et  les ronciers prudents.

La Creuse
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Dans l'ordre du diaporama :

Létrade et sa gare désaffectée ; le dernier vestige encore debout, mais pour combien de temps, du corps d'étable de mes aïeux ; les dalles de granit où j'ai fait mes premiers pas ; un ancien pot de terre cuite ; le ciel du Lac ; en descendant vers la Bessède ; quelques chemins creux ; la parcelle des Roudelles ; la ferme ancestrale, perdue au milieu des arbres ; Létrade, vue depuis les Roudelles ; une promenade, près du Vieux Voisin ; son étang et puis enfin ce que l'on voit, dans les derniers jour d'août, au petit matin, du haut des fenêtres du château de la Mothe.

Pour continuer voici d'autres lieux que j'ai découvert, aux alentours, lorsque je suis retourné dans mon vert paradis, l'enfance en moins.

Bien sûr, le ciel a gardé ses couleurs, les chemins sont tout à la fois identiques et différents, mais l'été devient plus songeur et la nostalgie habite chacun de mes regards.

La Creuse
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Dans l'ordre du diaporama :

L'abbaye d'Orcival ; une ballade près du Trucq, aux environs de La Courtine ; ce qui reste de son église en ruine ; une ferme, à proximité, couverte de chaume, comme autrefois ; des prés mais près d'où, je ne m'en souviens plus ; le château de la Mothe à Mérinchal ; une rue de Croq ; une vue d'Herment ; une maison de Clermont-Ferrand, près de sa cathédrale ; le château Dauphin de Pontgibaud ; un ruisseau ; le lac de Servières ; en allant vers les Puys ; le mont-Dore, près de son sommet ; le Puy de Dôme, une vue prise depuis son sommet ; l'un des parapentes qui s'y élancent ; Le Puy Pariou ; une promenade vers un dolmen dont j'ai oublié le nom ; le Puy de Sancy ; une vue de son sommet.

Voici enfin d'anciennes images, cartes postales de jadis.

Tout à la fois émouvantes et détestable avec leur mise en scène compassée, désuète ; et ce regard condescendant, teinté de mépris, qui semble exhiber à nos yeux les indigènes lointains d'une contrée reculée.

J'y vois transparaitre, néanmoins, la noblesse et la dignité de ces êtres, dont on en vient à se demander s'ils ne pressentent pas, obscurément, qu'ils seront, un jour, les témoins muets d'un temps définitivement révolu.

La Creuse
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2 visages de Martin Nadaud

2 visages de Martin Nadaud

Parmi les grandes figures dont la Creuse peut s'enorgueillir, et au premier plan d’entre elles, la destinée exemplaire de Martin Nadaud. Fils du peuple, son père, Léonard, lui fit "donner une éducation".

C’est à dire qu’il apprit, dans son jeune âge à lire et à écrire, ce qui n’était pas si fréquent dans les années 1820/1830, pour un petit paysan.

Outre qu'il se montra parfois indiscipliné, il nous raconte ci-dessous combien la décision de lui "faire apprendre ses lettres" fut grandement redevable à l'entêtement paternel :

Mémoires de Léonard, extrait

Mémoires de Léonard, extrait

Maçon comme bien des creusois de ce temps, qui migraient 9 mois dans l’année pour gagner leur subsistance, il est a Paris en 1848 et sera élu le 13 mai 1849 député de la creuse.

Il a lui-même raconté son parcours,dans

"Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, par Martin Nadaud,
ancien Questeur de la Chambre des Députés" publié à Bourganeuf, en 1895.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k24301h

Des éditions modernes et commentées sont accessibles de nos jours, voir ci-dessous le site de "la maison de Martin Nadaud"

Sa maison natale

est aujourd'hui un musée grâce auquel on se replonge dans les luttes et les débats d'idées dont il fut le contemporain et l'un des acteurs, engagé et militant.

Ci-dessous le lien vers les souvenirs d'un autre maçon creusois,
qui se fait appeler "Le solitaire".

2 visages de Jules Marouzeau

2 visages de Jules Marouzeau

Né à Fleurat (Creuse) le 20 mars 1878, et mort à Iteuil (Vienne) le 27 septembre 1964, Jules Marouzeau était un latiniste français.

Il a été professeur de latin à la Faculté des Lettres de Paris (Sorbonne) et directeur d'études à l'École pratique des hautes études. C’est le fondateur de la Société des études latines et de la Revue des études latines (1923), ainsi que de L’Année philologique, bibliographie annuelle des publications relatives à l'Antiquité gréco-romaine. Il fut élu membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1945. ( source : Wikipedia )

Sous le titre : "Une enfance" il fît le récit de ses souvenirs de petit garçon, en Creuse, à la fin du XIXe siècle.

C'est avec un regard aigu, allié à la maîtrise littéraire d'un éminent latiniste, qu'il fait revivre, mais sans aucune sensiblerie, le frémissement même de son âme d'enfant. À cela s'ajoute la portée quasi ethnographique d'un témoignage privilégié sur une société aujourd'hui évanouie dans le temps, qui vient renaître sous sa plume avec une émotion contenue, distanciée, mais sans cesse à fleur de peau.

2 éditions de son livre, aujourd'hui épuisées

2 éditions de son livre, aujourd'hui épuisées

Voici les dernières pages de ce livre enfin réédité en 2016
par les éditions Fondencre.
Elles vous donnerons sans aucun doute envie de partir
à la rencontre de cet homme chaleureux et pudique  :

Nous arrivons. Le train nous laisse à dix kilomètres du village. Nous allons à pied, en prenant « les traverses », qui nous jettent tout de suite en pleins champs. La nature est fidèle au rendez-vous du souvenir. Je sais qu'à la montée du chemin il y a un hêtre fourchu ; la deuxième planche du gué a un trou rond, qui laisse voir un clair fond de cailloux ; si je soulève la grosse pierre près de la souche de saule, une petite écrevisse va fuir en frétillant. Le sentier grimpe la colline d'ajoncs ; l'horizon bleu monte autour de nous. Au tournant, je vais entendre la bergère, qui sous un genévrier chante à ses brebis : « trrr... chcadaï-tê-ê ! » Là où le chemin franchit l'« échalier » à trois barreaux, il y a un noisetier vêtu de chèvrefeuille. Le dernier pré a des « bourbiers » où l'on enfonce, et il faut passer par la terre d'en-dessus... Nous reprendrons la route là où le fossé est luisant de glaise. Au sommet de la côte, à gauche du tilleul, va sortir la pointe du clocher, et déjà du village encore invisible monte le tintement de l'enclume du maréchal. « La Marie » garde ses cochons dans les fossés de la route : « Te voilà revenu, mon dadé. — Tu es donc toujours à Paris ? — Et tu étudies toujours ? — Tu dois pourtant bien savoir lire dans toutes les langues, va. » La route tourne au coin de la maison. Le chien est couché sur le seuil ; il bondit, il rit de sa gueule grande ouverte ; il embrasse mes jambes de ses deux pattes de devant ; j'ai de la peine à monter la marche, et j'ai bien envie de pleurer d'amitié. La vieille mère est à la table, épluchant ses pommes de terre. Elle pose son couteau et dit sans nous regarder, car elle est presque aveugle : « Vous voilà donc ! » C'est tout. Depuis des semaines elle attendait la joie de ce moment. Elle ne l'exprime pas. On fait avec elle un tour de jardin. C'est là qu'est écrite sa secrète pensée. Elle sait où sont les choses qu'elle a fait pousser, presque sans y voir. Elle a des choux-fleurs conservés au delà de la saison, les feuilles intérieures cassées sur la grappe ; elle a engraissé un lapin, elle a forcé les salades. Les haricots sont en retard ; elle avait pourtant pris ses dispositions pour qu'ils « donnent » à notre arrivée, mais la sécheresse est venue ; elle en a semé d'autres, qui doivent donner en septembre, quand viendra un autre de ses fils. Car le jardin doit être précoce ou tardif selon que nous arrivons tôt ou tard, et la vieille maman asservit la nature au caprice de nos vacances.

Pour le retour, on nous reconduit en voiture jusqu'à la gare. Nous sommes hauts perchés sur deux barriques de vin, parce qu'il y a justement une livraison à faire de ce côté. La voiture est à deux roues, et la route est tortueuse, et les pentes sont brutales. Nous prenons le dernier tournant au grand trot du cheval, parce que le train est en vue ; nous vacillons au roulis des cinq cents litres de vin qui nous servent de siège, et reprenons tout juste notre équilibre en abordant la cour de la gare dans un fracas de ferraille et de cailloux.

Nous avons dans le compartiment un moissonneur avec sa faux et une vieille femme qui apaise deux canards dans un panier à couvercle. Le petit train poussif, sifflant et geignant, s'arrête, faute de stations, aux maisonnettes des passages à niveau. Arrivé à la grande ligne, il se range dans un champ de pommes de terre pour laisser entrer en gare, frémissante et ivre de vitesse, la « Pacific » du bel express.

Dans le grand train, j'ai mon coin à la portière, face à l'espace dévoré. Les roues font tac-tac à la jonction des rails ; les fils du télégraphe, tendus au poteau et fléchissant à la volée, montent et descendent et scient sans fin le paysage, et les bois et les eaux et les champs et les villages accompagnent un instant notre course en tournoyant, puis s'échappent de leur ronde silencieuse pour fuir en arrière vers l'horizon dépassé. Je cueille et garde un instant sous mes paupières refermées les visions entrevues : une ligne de bouleaux blancs qui ourle le tissu des jachères, une poussée de toits de chaume au revers d'un talus, un étang clair, sourire de la vallée, un vieux pont accoudé à sa berge, les lessives au vent dans les vergers joyeux, un chemin de terre où vont les vaches lentes, troupe énorme, docile à la baguette d'un enfant ; images des siècles, aspects éternels de la terre immobile que nous traversons avec le nuage et le vent.

Puis le soir descend sur nous ; la clarté des portières s'éteint, et notre course s'enfonce dans le long tunnel de la nuit, qui ne s'ouvrira que sur les lumières de la ville.

C'est Paris. Terme étrange de la route si loin commencée. Le tumulte citadin nous assaille ; une rame de métro nous happe ; mais un temps encore nous nous refusons à la vie, et serrant contre nous comme un précieux bagage les visions rapportées, nous prolongeons par un pieux silence l'émotion du pèlerinage à ce qui fut.

Trins en Tyrol - Hiddensee Baltique, été 1936.

Ci-dessous

le lien vers une édition numérique de ce livre, réalisée par mes soins d'après un exemplaire naguère à ma disposition.
Je l'ai préfacé et annoté. J’espère, ce faisant n’avoir contrevenu à aucune loi. Ce livre magnifique n’est, à ma connaissance, plus édité nulle part, de nos jours, et c’est un grand dommage pour notre littérature.
Tout amoureux de la Creuse et plus largement toute personne intéressée par un écho de la vie de nos anciens, ( Marouzeau était contemporain de mes grands-parents ) devrait pouvoir le tenir, en bonne place, dans sa bibliothèque.

Ce qui est désormais possible, depuis août 2016, et c'est grâce à
un message déposé naguère (début avril 2017) sur mon blog
que j'en ai appris l'excellente nouvelle.
Les éditions Fondencre, en Limousin,
où j'ai passé ma propre "enfance" ont réalisé cette œuvre de salut public
(et littéraire) et ce livre magnifique est de nouveau accessible à tous.
Pour ma part, − mais je suis surement partial, ces souvenirs d’une enfance
creusoise sont à placer à l’égal, dans nos bibliothèques,
de ceux du cher Marcel Pagnol.
L’Académie Française et celle des Inscriptions et Belles Lettres marchant
de concert sur les sentes de la mémoire, bercée de nostalgie,
égayée par le regard naïf de la prime jeunesse sur lequel l'adulte,
au mitan de son existence, vient poser un voile de mélancolie...

 

"Une enfance" de Jules Marouzeau en version numérique.