La citation

Publié le par Lionel Droitecour

La citation

Il avait l’air éteint, ­ l’âge sait nous faucher,
Tremblante était sa main et figé son sourire ;
Son geste, sûr, jadis, désormais malhabile,
Roulant la cigarette hésitait longuement.

Chaque fois qu’il fumait, humant l’air un moment
Il avait sa victoire sur un sort infertile,
Sur la Parque flétrie, aveugle en son empire,
Implacable vigie dessus un noir rocher.

Avare de ses dits, mais l’esprit vif encor
Frissonnant sous le gel, il scrutait, catafalque,
Demeure du passé, le vestige des jours
Dans le temps du frimas, comme un temple outragé.

Homme droit, paysan, maçon découragé,
Ombre portée d’une ombre en de sombres séjours,
Il dit ces vers anciens, implacable décalque,
Au poème d’hier, inscrivant son remord ;

Et sa voix, en ceci, était celle d’un sage :
    «… Bientôt un étranger, inconnu du village,
    Viendra, l'or à la main, s'emparer de ces lieux
    Qu'habite encor pour nous l'ombre de nos aïeux…»*

Puis il se tût, songeur, habillé de chagrin,
Le mal sournois, cruel, faisait trembler son âme
Comme le vent d’automne agitant, aux ramures,
Une feuille fanée où la bise convole.

Nous croissons, nous vivons comme l’épi frivole,
Qu’en est-il des moissons aux ultimes murmures,
Quand, au soir, consumé d’une dernière flamme,
Nous semons notre ivraie appariée au bon grain ?

Lionel, 21 juillet 2010

    *Alphonse de Lamartine, Milly ou la terre natale

Publié dans Souvenirs

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