Ossuaire

Publié le par Lionel Droitecour

... Certes, il faut perdre un peu de notre pesanteur pour s'élever plus haut ...

... Certes, il faut perdre un peu de notre pesanteur pour s'élever plus haut ...

Le corps sait bien qu'il doit mourir,
Il connaît le dessin de ses os sur la cendre.
Il s'en fout, lui, de la métaphysique
Et des pieuses paroles.

Et l'âme, elle a beau faire,
Quand le corps se défait
Elle en pète de trouille,
Mesure le néant à sa propre personne.

Tant que le sang circule
Et porte sa prébende à chaque fibre,
Tant que l'harmonie règne en cette créature
Qui agite ses bras et croit tenir sa vie

Aux portes de son être, on peut s'en faire accroire.
Mais 
d'un rhume il suffit, d'une mauvaise dent,
Pour que le corps comprenne insidieusement
Qu'il est voué à l'épouvante,

Au spasme amer du dernier moment.
Et tu peux raisonner, monsieur le raisonneur ;
Tu peux philosopher, monsieur le philosophe :
Le doute est là, mais l'immortalité où donc ?

La sérénité fuit les pâles vivants,
Le corps règne sur l'âme, éperdument.
Et tu peux espérer des résurrections,
On sent bien le mensonge et les chairs pourrissantes

Dans la boue du tombeau. Il nous faut perdre, certes,
De notre pesanteur pour s'élever plus haut ;
Il faut bien dévêtir cette charpente creuse,
Désassembler ces os, dissocier ces mâchoires ;

Puis enfin empiler ces restes innommables
Crâne sur crâne, orbites sur orbites ;
Pour qu'un silence, 
enfin, peuplé d'éternité,
Emplisse les prisons vaines des vanités.

juillet 1991

Publié dans La camarde

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Ironbird 28/11/2014 11:49

Je l'aime bien, celui-là... Il me fait penser à un extrait du roman "Le Loup des Mers" de Jack London (qui était un initié) ou le Loup des Mers en question, le capitaine Wolf Larsen dialogue avec Humphrey van Weyden (Hump) qu'il a recueilli à son bord, au sujet de la peur de ce dernier face au cuisinier Mugridge (le coq, nom d'un cuisinier sur un bateau) qui l'a pris en grippe et menace de l'occire avec son couteau de cuisine :
Larsen :
- "Bref vous mourez de frousse ?
- Oui. Pourquoi le cacher ?
- Tous les mêmes ! L'immortalité de l'âme, vous en avez plein la bouche. Mais vous avez peur de mourir. La seule vue d'un couteau aiguisé dans les mains d'un cuisinier poltron vous fait oublier vos belles théories. L'instinct vital reprend le dessus.
Voyons, Hump... Vous affirmez que vous êtes une émanation du Dieu créateur. Or, on ne tue pas Dieu. Vous êtes sûr de ressusciter. Qu'avez-vous donc à craindre, puisque la vie éternelle est devant vous ?
D'après vos principes, vous êtes millionnaire en immortalité : une sacrée fortune, inusable, sans limites comme le temps et l'espace, et qui survivra aux étoiles. L'éternité n'a ni fin ni commencement. Mourez ici, vous vivrez ailleurs.
C'est au fond une belle occasion qui s'offre à vous de libérer votre esprit de sa prison corporelle. Le coq ne peut vous faire de mal. Au contraire, il vous pousse sur le sentier de l’immortalité"
J'esquissai une vague protestation.
- "Ou alors, poursuivi Wolf Larsen, si vous n'êtes pas pressé de faire le saut, peut-être pourriez-vous catapulter Mugridge à votre place. Lui aussi est millionnaire en immortalité. Pas de faillite à la banque de l'éternité. Sa monnaie ne se dévalue pas. Ce n'est pas en le tuant aujourd'hui que vous raccourcirez beaucoup sa vie, qui est sans fin, comme la vôtre. Courage ! Emparez-vous du couteau dès qu'il aura le dos tourné et expédiez-le dans l'au-delà. Libérez son âme : brisez les portes de son étroite prison. Qui sait si cette carcasse pourrie ne recèle pas un esprit supérieur qui ira planer dans l'azur ? N'hésitez plus, mon ami. Je vous donnerai sa place. Elle vaut 45 dollars par mois."

Luma 26/11/2014 14:09

Hello,

Encore un trés beau texte ..,plein de bon sens et de réalisme .
Il me fait penser à ceux de Brel:"la mort m'attend"...,"le dernier repas" .etc.

Trés bonne journée,

Luma