Stances

Publié le par Lionel Droitecour

Francis Bacon (1909-1992), portrait de Michel Leiris

Francis Bacon (1909-1992), portrait de Michel Leiris

Ton souffle sur ma bouche,
La sueur à notre échine,
La chaleur de nos peaux et leur consentement,
Cet assoupissement de nos corps épuisés
Qui cherchent dans la chair des raisons d’espérer :

Arrachés au néant.

L’enfance, miniature accrochée à ton sein,
Les perles de son rire et sa voix qui questionne,
Ces rêves, ces histoires,
Cette complicité
Reliant vers la nuit les rives du sommeil :

Arrachés au néant.

Les tourments partagés et ta main sur ma nuque,
La plainte recueillie par l’amour qui endure,
La consolation qui use la mort même
Et repeuple nos cœurs
Désertés par le deuil :

Arrachés au néant.

Ce moment d’harmonie partagé par nos reins,
Fugitives extases
Des muscles qui se tendent,
Labeur, qui nous libère en la tourbe vulgaire
Par le concours heureux des âmes en travail :

Arrachés au néant.

Ces mots sans importance
Et le rire et la fête,
Partage insouciant des bonheurs éphémères,
La vieille qui soupire après son jeune temps
Et les cocasseries échangées dans l’instant :

Arrachés au néant.

L’intelligence pure
Qui conquiert et transcende,
Le fil ténu qui rompt notre ignorance épaisse,
Vagues, à l’horizon, des nouvelles errances
Qui bercent l’infini offert à notre essence :

Arrachés au néant.

L’été qui tremble au loin, scintillante vapeur
De ces après-midi écrasés de soleil,
Quand les membres sont lourds,
Et molle la pensée
Et doux le ressentir de vivre et d’exister :

Arrachés au néant.

Ce geste quotidien répété par ta main,
Où je retrouve en toi notre émotion première
Et puis ton indulgence,
Ou ton agacement
Dissonance dénouée au soir nous assemble :

Arrachés au néant.

Miraculeuse chance où se donne la vie,
Et désespoir serein dans la course du jour,
Battement improbable
Qui étonne la nue,
Source immortelle et vague versée dans l’azur,

Où passe un devenir arraché au néant.

avril 2003

Publié dans Sensation

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