Le lien

Publié le par Lionel Droitecour

... « Dis-donc, c’est l’heure, on se prend l’apéro !  Gamin, tu veux un Pschitt ou bien un diabolo ? » ...

... « Dis-donc, c’est l’heure, on se prend l’apéro ! Gamin, tu veux un Pschitt ou bien un diabolo ? » ...

Les samedis matin, au bas de mon immeuble,
Un peu comme un ballet, vers les neuf heures un quart,
Autour de leurs autos je voyais les voisins,
Mollement, s’activer face aux capots ouverts.

Sans s’être concertés, il en était ainsi,
Ils avaient presque l’air de porter l’uniforme.
Un mégot à la bouche et casquette en arrière,
Laissant sortir le poil par-dessus le marcel ;

En bleu, le plus souvent et les mains dans les poches
Ils cherchaient la palabre. On commentait, disert,
Le delco, les bougies, les pneus et l’allumage ;
Avec un air savant, comme des personnages.

On eut dit un théâtre où vivre allait de soi :
Causer, de tout, de rien, pendant une heure ou deux ;
Pousser son indolence aux rives des midis
Et tiens, « Dis-donc, c’est l’heure, on se prend l’apéro !

Gamin, tu veux un Pschitt ou bien un diabolo ? »
Aux cuisines d’alors j’admirais le pernod
Troublé, au fond du verre et son parfum d’anis
Enivrait mon enfance. Il fixait en mon âme

À jamais ce printemps, futile et débonnaire
Où les hommes semblaient appartenir au monde.
Qu’est ce qui a changé ? Est-ce le poids des ans
Ou bien est-ce le lien qui maillait les humains

Qui, désormais perdu, manque à nos cœurs meurtris ?
Où donc est notre place en le concert des jours ?
Plus de destin, plus d’art, rien qu’une utilité.
Et l’ouvrier d’hier, qui puisait dans ses mains

Sa force et son savoir et son pain quotidien,
N’est plus qu'une ressource. Un moyen, un objet
Que l’on peut déplacer sans guise ni raison,
Rejeter dans la fange et la précarité

En arguant sèchement de la nécessité.
Et ce monde goulu qui bâfre le social
Fabrique du profit sans jamais rendre compte ;
Dans une société peuplée d’individus

S’ignorant pour bientôt se craindre dans l’ennui ;
Portés par la télé aux discours de l’argent,
Pacotille, miroir polit par des marchands
Qui empochent la mise en produisant la ruine.

octobre 2006

Publié dans Souvenirs

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Ironbird 03/12/2014 14:32

"On eut dit un théâtre où vivre allait de soi
...
Où les hommes semblaient appartenir au monde.
Qu’est ce qui a changé ? Est-ce le poids des ans
Ou bien est-ce ce lien qui maillait les humains
Qui, désormais perdu, manque à nos cœurs meurtris ?"
Très beau et très juste ! J'aime beaucoup cette expression "On eut dit un théâtre où vivre allait de soi " il évoque une forme d'innocence, dans le sens de profiter de ce que la vie peut nous offrir, je ne dirai pas sans se poser de question, on s'en posait sans doute tout autant...
Parfois j'ai l'impression d'être passé du statut d'acteur à celui de spectateur de la vie, y compris la mienne, peut-être est-ce là une forme de détachement, je me plais le croire ! :-)