Eternité dans l’éphémère

Publié le par Lionel Droitecour

... La musique est une jetée, un port aux courses maritimes, s’y déposent les alluvions de toutes nos désillusions ...

... La musique est une jetée, un port aux courses maritimes, s’y déposent les alluvions de toutes nos désillusions ...

Les musiques que nous aimons
Sont au tempo d’un cœur battant ;
Résonnantes sont nos rumeurs,
À l’étrange appel de ces chœurs.

Elles ne brisent le silence
Mais en deviennent la conscience,
À nos mutismes se nattant
Aux songeries que nous formons.

Nous sommes des enharmoniques,
Passages de tonalités ;
Le temps s’abolit en ces moires
Qui sont pinceaux de nos mémoires.

Et nous chantonnons ce refrain,
Ce mélisme qui nous enfreint,
Ondes, superficialités,
Profondes sondes telluriques.

C’est le chant de notre agogique,
L’étirement de la seconde,
Une ombre nous y interpelle,
Une pensée nous y révèle.

Ainsi, comme le contrejour
Eclairant un humble séjour,
En cette bonde nous inonde
Un sens en sa propre logique.

Mathématique d’émotion,
Algèbre épandu dans l’espace,
Proportion d’un élan sonore,
Epanchement qui s’élabore ;

C’est, dans l’instance d’un moment,
Porte ouverte d’un firmament,
Un immuable qui se trace
Aux trames d’une sensation.

La musique est une jetée,
Un port aux courses maritimes,
S’y déposent les alluvions,
De toutes nos désillusions.

Et, transcendé par une voie,
Esquisse, hors ce qui nous dévoie,
Aux sentes des portes intimes
La parole est interjetée.

Devant le préjugé austère
Qui crée, de son regard, la faute ;
Péremptoire, ultime défense,
C’est l’écho de notre espérance.

La mélodie d’un cœur froissé,
D’un corps par la mort angoissé,
Découvre, au revers de la note,
L’entendement de ce mystère.

Au crescendo de l’harmonie,
Aux roulements d’une timbale,
Là, porté par l’immensité,
Dans le grand cri de l’unité ;

Dans le calice d’une flûte,
Sur la touche, sur la volute,
Sous l’archet comme une cavale,
Luxuriante polyphonie ;

Là où la fugue se resserre
En la strette qui la contient,
Cuivres et bois à l’unisson,
Au paroxysme d’un frisson ;

Git le chant d’une apothéose,
Dont je ne sais la moindre chose,
Sereine source de mon lien,
Eternité dans l’éphémère.

décembre 2013

Johannes Ockeghem (vers 1420-1497),
Kyrie extrait de la Missa prolationum, par l'ensemble Musica Nova
placé sous la direction de Lucien Kandel

Publié dans Musique

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Avisferrum 26/03/2015 20:16

C'est beau à écouter, ça doit être encore plus beau à chanter !

Avisferrum 27/03/2015 17:28

Ah oui, je l'avais commenté, c'est vraiment magnifique, merci de me l'avoir fait réécouter, c'est à chaque fois un enchantement...

Lionel Droitecour 26/03/2015 22:40

Pour avoir jadis pratiqué le polyphonie, et bien que je n'ai jamais abordé cette œuvre là en particulier, je te confirme que joindre ses cordes vocales à celles de quelques uns de ses contemporains est un immense bonheur, finalement assez aisé à réaliser. Voir ou revoir ici ce poème, que tu as déjà commenté, me semble-t-il...
http://lesvieilleslettres.over-blog.com/2014/03/comme-brame-le-cerf.html