L'enfance d'Ivan - Иваново дество

Publié le par Lionel Droitecour

Andrei Tarkovsky, (1932-1986), Photo extraite de 'L'enfance d'Ivan", son premier long métrage

Andrei Tarkovsky, (1932-1986), Photo extraite de 'L'enfance d'Ivan", son premier long métrage

( d’après l’oeuvre d’Andreï Tarkovski )

Ce n’est pas un enfant qui se tient près du feu
Dans ses hardes mouillées. C’est la guerre, assumée
Par un corps qui se tend ; un corps, adolescent,
Dénudé par la vie qui plante dans sa chair

La haine cannibale. Ce corps, en ses prémices,
Offert à la nature, au vol du papillon
Comme au chant du coucou ; l’enfance, qui s’ébroue
À pleins seaux dans l’eau fraîche et s’éveille meurtrie

D’un songe évanoui. Incertain, aux aguets,
Ivan court le marais, suit son chemin de mort.
Et puis lorsqu’il s’endort, rendu à l’innocence,
Porté, bordé, couvert par ce jeune officier

Qui lui ressemble tant, − hormis qu’il sait déjà
Le prix des illusions, voici qu’il s’en revient
Au pays du bonheur. Pays des jours enfuis,
Pays des êtres chers à jamais disparus.

Penché sur la margelle, Ivan guette une étoile,
Mais l’eau y devient sang. C’est le sang maternel
Répandu comme mer, marécage, rivière
Qui l’assigne à jamais. Et coule dans ses veines,

Coule, à son paroxysme, une soif de vengeance.
Projetée dans l’horreur l’enfance n’a plus d’âge,
Elle y joue comme un jeu où jouer n’est pas de mise,
Où la règle est funeste, où l’ami meurt bientôt.

S’il effraye l’adulte, − il sait ce qu’est la mort,
En son entêtement à se jeter vers elle,
S'il en a le désir, au secret de son cœur ;
C’est parce qu’il espère y renouer le lien

Avec ceux qu’il aimait. Sous une pluie d’orage
La récolte se perd, nous ne goûterons plus
Aux choses d’ici bas, la rive nous espère
Où l’onde nous attend pour diluer nos âmes.

Ivan s’évanouit dans la nuit qui l’attend
Quand Tarkovski s’émeut des enfants suppliciés,
Sans rien dissimuler de cette barbarie
Qui n’a pas de drapeau, pas plus que de pays.

La guerre universelle étreint, serre la gorge
Face à l’étal hideux des engins de torture
Où l’œil du survivant imagine sans peine
Un corps nu, supplicié, renversé dans l’ordure.

Alors dans l’infini qui nous tend son miroir,
Dans l’au-delà, qui sait ? Dressé comme arbre mort,
Dans cette éternité irradiée de lumière,
Ivan, enfin paisible, est rendu à l’enfance.

octobre 2005

Critique de Télérama du 25 février 2012

En URSS, tout cinéaste devait réaliser un film sur les ravages de la Seconde Guer­re mondiale. Il y en avait de magnifiques : L'Arc-en-ciel, de Mark Donskoï, ou Quand passent les cigognes, de Mikhaïl Kalatozov. Celui du jeune Tarkovski s'en éloigne. Pas par le lyrisme : comme ses confrères, le cinéaste débutant célèbre - en plans sublimes ! - la terre russe, accueillante, maternelle. Mais on ne trouve pas, chez lui, la moindre trace de « héros positif », auquel se condamnent tous les réalisateurs qui veulent vivre en paix avec le pouvoir. C'est en espionnant pour les siens que le petit Ivan est devenu cette machine à tuer : visage d'ange et coeur de pierre. Tarkovski le filme comme une caricature d'adulte, drogué à la violence et à la haine. Tous deviennent responsables de son état : l'ennemi invisible et omniprésent, mais aussi les Russes, qui ne se sont pas rendu compte du mal qu'ils lui faisaient...

Cette vision iconoclaste attira l'attention des professionnels étrangers (Lion d'or du premier film à Venise), mais aussi celle des bureaucrates soviétiques, qui n'auront de cesse de brimer le cinéaste jusqu'à son exil en Italie, des années plus tard. Aussi beau qu'il soit (plus sensuel que d'habitude, aussi), ce film reste mineur si l'on songe aux chefs-d'oeuvre que le cinéas­te réalisera plus tard : Andreï Roublev, Stalker ou Le Sacrifice. Reste le souvenir d'un gamin aux mèches blondes qui sourit à la vie et à sa mère, avant d'être plongé, par bêtise, dans l'horreur absolue.

Pierre Murat

Publié dans Cinéma

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MmeNounours21 08/03/2015 21:16

Ce blog est sublime, bravo belle initiative!! je sens que je vais me régaler avec de si belles lectures et découvertes! à bientôt!

Lionel Droitecour 09/03/2015 07:19

Sublime ?
C'est trop d'honneur... Merci, néanmoins et bonnes pioches dans ma boîte de Pandore.
LD