Sans espoir

Publié le par Lionel Droitecour

Andrei Tarkovsky, (1932-1986), photo extraite de 'L'enfance d'Ivan", son premier long métrage

Andrei Tarkovsky, (1932-1986), photo extraite de 'L'enfance d'Ivan", son premier long métrage

Comme bête apeurée, assourdi d’explosions,
Presque aveugle, blessé, je me suis engouffré
Dans cette cave obscure y cherchant un abri.
Le silence, incongru, ne m’a pas dégrisé,
Haletant, j’essayai de reprendre mon souffle.

Et soudain, près de moi, quelque chose a bougé.

J’ai crié et tiré, comme un fou, sans penser.
L’air était saturé, brûlé d’odeur de poudre,
Je ne distinguais rien, convulsé sur mon arme,
Aux aguets, prêt à fuir, mais pourtant statufié.

Alors, dans cet enfer, j’entendis un sanglot.

Tu étais renversé, tout baignant dans ton sang,
Ma balle avait déjà tranché ta jeune vie
Qui gémissait, mourante et des mots s’échappaient
De ta lèvre bleuie, que je ne savais pas.

Bouleversé, posant mon casque près de toi,
Mon arme sur le sol, j’ai pris entre mes bras
Tes blonds cheveux poissés du sang par moi versé,
Ton enfance rompue par ma peur viscérale,
Et moi, ton assassin, j’ai pleuré sur ton front.

Nous étions seuls, perdus au milieu de la guerre,
Toi déjà presque inerte et moi presque insensé
Qui hurlait à la mort en ce désert humain.

Je t’inventais des noms, une histoire, un destin,
J’en appelais aux dieux, au monde, à la folie,
J’aurais voulu pouvoir pétrir à pleines mains
Cette chair dévastée, ramener à la vie
Cette promesse éclose et que j’avais ruinée.

Trois soldats sont entrés, attirés par mes cris.

J’ai fixé sans les voir leurs visages terribles.
Comme trois commandeurs au moment du trépas
Sans haine et sans colère ils ont pointé sur moi
Le jugement dernier au bout de leurs fusils.

Je me suis abattu tout contre ton visage
Et j’ai vu en mourant ta lèvre qui pendait
Ton regard révulsé qui répondait au mien.

Dans cette cave obscure et jonchée d’immondices
Nos sangs se sont mêlés, à jamais infertiles,
Répandus dans l’ordure et figés sur la pierre.

Alors dans les lointains quand je disparaissais,
Fumée dans les éthers, rumeur en ce silence,
J’ai pensé à notre art, aux élans, aux amours
À l’heure immaculée, à la voix des enfants,

À ce que nous portons foulé depuis toujours
Par la cohorte impie de la violence humaine,
Héritage maudit et qui rend notre vie
À jamais sans espoir

    Sans espoir

Sans espoir…

juin 2005

Publié dans Citoyen

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