Commémoration de l’intime

Publié le par Lionel Droitecour

... Voici, se ruinent pour jamais mes belles sentes de mémoires ...

... Voici, se ruinent pour jamais mes belles sentes de mémoires ...

Se pourrait-il, dis, que tu meures,
Hélas ! Mon vieux pays d’enfance ?

Certes, bien sûr, je le sais bien,
Tu périras avec mon cœur,
Et mes souvenirs oubliés,
Seront semences dans l’ivraie.

De tes pierres désassemblées,
Maisons tant cernées d’herbes folles,
Charpentes fléchissant d’ardoises
Prêtes à choir, tantôt, du faîte ;

Huisserie pourrie sur les gonds,
Vitres crevées et moisissures,
Voici, se ruinent pour jamais
Mes belles sentes de mémoires.

Moires en l’âme, vains quatrains,
Je vous célèbre, mausolées,
Quand j’ai laissé toute espérance.

Me retiennent quelques vieux liens,
Et le sourire d’une tante,
Visage rieur au lointain
Qui ravine encor ma substance.

Hélas, la mort va me la prendre,
Moi-même je vais me dissoudre ;

Mais vous, argiles aux chemins
Toi, chêne déjà centenaire,
Vous les ruisseaux, vous les pâtures
Les buissons couronnés de mures,

Civilisation du labeur,
Misère des générations,
Harassement d’ancien maçons
Usés des siècles de migrance ;

Paysans victimes d’usure
Brisant leurs dos sur les javelles,
En restera-t-il épissure,
Germes en l’aurore nouvelle ?

Juin, je le sais, parsème d’or
Les genêts courant aux haies vives,
Mon verbe est là qui les ravive :
L’enfance encor s’y s’émerveille.

Demain me concernera-t-il ?
Qui cueillera la fleur fébrile
Celle qui jadis sur sa tige
Eblouissait mon âme neuve ?

Quel écho, propagé dans l’air,
Y contera ma nostalgie
S’y trouvera-t-il un poète
Pour s’émouvoir de quelques rimes ?

Oh vous mes présences intimes,
Ecueils en ma rive illusoire,
Je vous cherche et je vous suggère
Et vous invente quelquefois.

Allons, va, mes tendres chimères,
Je vous emporte en mon émoi ;

Mon pays s’endort dedans moi,
Mes yeux s’y retrouvent sans cesse,
En d’autres pas, sur d’autres terres,
Où passe mon deuil aux abois.

septembre 2011

Publié dans Nostalgie

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Avisferrum 29/07/2015 08:23

Beau poème sur la fameuse "impermanence des choses" !

C'est en effet la caractéristique de notre monde dialectique que rien n'y subsiste jamais, le "monter - briller - descendre" y est une loi absolue.
Au début on a du mal à se faire à cette idée, mais en approfondissant la chose on arrive fort bien à accepter que tout n'est que transitoire, y compris nous.

Peut-être pouvons-nous comparer notre vie actuelle à un rêve dont nous allons nous réveiller - dont nous nous réveillons sans doute déjà lors de nos cycles de sommeil profond, qui ne sont pas forcément des périodes de néant et d'inconscience, même si nous n'en gardons nul souvenir.

Beaucoup de spiritualistes ont posé la grande question : dans le monde dialectique, l'observé existe-t-il sans l'observateur ?
Ou dit autrement : sans l'observateur qui le regarde ce monde existerait-il encore ?

Je n'ai pas la réponse, mais ton joli texte nous invite à réfléchir sur toutes ces choses, que suis-je, quelle est la nature du monde qui m'entoure et qu'est-ce qui restera de tout cela ?