Minotaure

Publié le par Lionel Droitecour

Pablo Picasso (1881-1973, Le minotaure blessé

Pablo Picasso (1881-1973, Le minotaure blessé

Juste un instant, encore, il est temps de partir,
Amis nous seront loin, chacun en nos brisées,
Bientôt, le cœur éteint et l’âme consumée,
Plus rien, de notre feu, qui brûle en ce brasier.

Hélas en vos discours, poètes vous phrasiez,
Mirlitonnant le cours en l’onde parfumée
D’une rive intérieure, et nos rimes grisées
Ont pavoisé le temps qui nous va départir.

Tout désenchevêtré l’écheveau d’une vie
Qu’une Ariane dévide en notre labyrinthe
Ne mène en nul endroit qui nous peut convenir.

Minotaure, la mort tantôt va survenir
Au dédale où le sort nous tient en son étreinte
Et l’amère agonie, atone, nous convie.

25 février 2011

Publié dans La camarde

Commenter cet article

Avisferrum 18/07/2015 11:10

Le Minotaure me fait penser au roman "Sinouhé l’Égyptien" de Mika Waltari, dans lequel il donne une interprétation très personnelle et prenante du mythe crétois.

Pour résumer Sinouhé, médecin égyptien de passage en Crête, est tombé amoureux de Minea, vierge promise au Minotaure.

Minea est introduite par le prêtre dans le fameux dédale, ne la voyant pas ressortir Sinouhé décide d'y entrer à son tour accompagné de son fidèle et truculent serviteur Kaptah.

Pour le reste je laisse la plume à Mika Waltari :

"Ainsi passa la journée, et je me lassai de leurs joies et de leur insouciance et de leurs amours libres, et je me disais qu'il ne saurait y avoir de vie plus excédante, car un caprice qui ne suit aucune loi finit par lasser bien plus qu'une vie ordonnée. Ils passèrent cette nuit comme la précédente, et tout le temps mon sommeil fut dérangé par les cris des femmes qui fuyaient dans les fourrés et que les jeunes gens poursuivaient pour leur arracher leurs vêtements et se divertir avec elles. Mais a l'aube tout le monde était fatigue et dégouté de n'avoir pu prendre un bain, et la plupart rentrèrent en ville, seuls les plus ardents restèrent près des portes de bronze.

Mais le troisième jour les derniers partirent enfin et je leur prêtai même ma litière qui m'avait attendu, car ceux qui étaient venus a pied n'avaient plus la force de marcher, mais ils chancelaient par excès de plaisir et de veille, et il me convenait de me débarrasser de ma litière, afin que personne ne m'attendit ici. Chaque jour j'avais offert du vin aux gardes et ils ne furent point surpris quand le soir je leur apportai une grande cruche de vin, mais ils l’acceptèrent volontiers, car ils avaient peu de divertissement dans leur solitude qui durait tout un long mois, jusqu’à l’arrivée d'une nouvelle initiée. Leur seul étonnement pouvait provenir de ce que je persistais a attendre Minea, car ce n’était encore jamais arrivé, mais j’étais étranger, et ils me tenaient pour un peu toqué. C'est pourquoi ils se mirent a boire et ayant vu le prêtre se joindre a eux, je dis a Kaptah:
- Les dieux ont fixé que nous nous séparions maintenant, car Minea n'est pas revenue et je crois qu'elle ne reviendra que si je vais la chercher. Mais aucune personne entrée dans cette maison n'en est ressortie, et c'est pourquoi il est probable que j'y resterai moi aussi. Dans ces conditions, il vaut mieux que tu te caches dans la forêt, et si je ne suis pas revenu a l'aube, tu rentreras seul en ville. Si on te questionne a mon sujet, dis que je suis tombé des rochers dans la mer ou invente ce que tu veux, car tu es plus habile que moi dans cet art. Mais je suis certain de ne pas revenir, c'est pourquoi tu peux partir tout de suite, si tu le veux. Je t'ai écrit une tablette d'argile et l'ai munie de mon sceau syrien, pour que tu puisses aller a Simyra et toucher mon argent dans les maisons de commerce. Tu peux aussi vendre ma maison, si tu veux. Et alors tu seras libre d'aller où tu voudras, et si tu crains qu'on ne t’inquiète en Égypte comme esclave marron, reste a Simyra et habite chez moi et vis a ta guise de mes revenus. Et tu n'auras pas a t’inquiéter de la conservation de mon corps, car si je ne trouve pas Minea, il m'est indifférent que mon corps soit conservé ou non. Tu as été un serviteur fidèle, bien que souvent tu m'aies lassé de tes sempiternels bavardages, et c'est pourquoi je regrette les coups que je t'ai donnés, mais je crois que ce fut tout de même pour ton plus grand bien, et je l'ai fait dans de bonnes intentions, si bien que je compte que tu ne m'en garderas pas rancune. Que notre scarabée te porte chance, car je te le donne, puisque tu y crois plus que moi. En effet, je ne pense pas avoir besoin du scarabée là ou je vais.

Kaptah resta longtemps silencieux et ne me regarda pas, puis il parla ainsi:

- O mon maitre, je ne te garde aucune rancune, bien que parfois tes coups aient été un peu trop forts, car tu l'as fait dans de bonnes intentions et selon ta jugeote. Mais le plus souvent tu as écouté mes conseils et tu m'as parlé plutôt comme a un ami qu'a un serviteur, si bien que parfois j'ai été inquiet pour ton prestige, jusqu'au moment ou le bâton rétablissait entre nous la distance fixée par les dieux. Or, maintenant, il se trouve que cette Minea est aussi ma maitresse, puisque j'ai posé son petit pied béni sur ma nuque, et je dois répondre d'elle aussi, puisque je suis son serviteur. Du reste, je refuse de te laisser partir seul dans cette maison obscure, pour bien des raisons qu'il serait vain d’énumérer ici, de sorte que puisque je ne peux te suivre en qualité de serviteur, maintenant que tu m'as renvoyé et que je dois obéir a tes ordres, même quand ils sont stupides, je t'accompagnerai en ami, parce que je ne veux pas t'abandonner seul et surtout pas sans le scarabée, bien que je pense, tout comme toi, que dans cette affaire il ne nous sera pas d'une bien grande utilité.

Il parlait avec tant de bon sens et de réflexion que je ne le reconnaissais plus, et il ne geignait pas comme d'habitude. Mais je trouvais insensé de l'envoyer ainsi a la mort, puisqu'un seul suffisait, et je le lui dis et je lui ordonnai de s'en aller et de ne pas dire des bêtises. Mais il était buté et dit:

- Si tu ne me permets pas de t'accompagner, je te suivrai et tu ne peux m'en empêcher, mais je préfère aller avec toi, car j'ai peur dans l’obscurité. Du reste, cette sombre maison m'effraye a un tel point que mes os se fondent rien que d'y penser, et c'est pourquoi j’espère que tu me permettras d'emporter une cruche de vin pour me restaurer en cours de route, car sans cela je risquerais de hurler de peur et ainsi de te déranger. Il est inutile que je prenne une arme, parce que j'ai le cœur tendre et ai horreur de voir couler le sang, et j'ai toujours eu plus confiance dans mes jambes que dans les armes, c'est pourquoi si tu veux lutter avec le dieu, c'est ton affaire, moi je regarderai et t'assisterai de mes conseils. Mais je l'interrompis:

- Cesse de bavarder et prends une cruche, si tu veux, mais partons, car je pense que les gardes dorment sous l'empire du soporifique que je leur ai donné avec le vin.

En effet, les gardes dormaient profondément, et le prêtre aussi dormait, si bien que je pus prendre la clef de la petite porte. Nous emportâmes aussi une lampe et des torches. Au clair de lune, il nous fut facile d'ouvrir la porte et d'entrer dans la maison du dieu, et dans les ténèbres j'entendais les dents de Kaptah claquer contre le bord de la cruche.

Après s’être ragaillardi en buvant, Kaptah dit d'une voix éteinte:

- O mon maitre, allume une torche, car d'ici la lumière ne sort pas et cette ombre est pire que l’obscurité des enfers que personne ne peut éviter, mais ici nous sommes de notre plein gré.

Je soufflai sur les braises et allumai la torche et je vis que nous étions dans une caverne fermée par les portes de bronze. De cette caverne partaient dans des directions différentes dix couloirs aux parois de briques. Je n'en fus pas surpris, ayant entendu dire que le dieu de la Crête habitait dans un labyrinthe, et les prêtres de Babylone m'avaient appris que les labyrinthes se construisaient sur le modèle des intestins des victimes animales. C'est pourquoi je comptais bien trouver la bonne voie, car dans les sacrifices j'avais très souvent vu des intestins de taureau. C'est pourquoi je montrai a Kaptah le couloir le plus écarté et je lui dis:

- Passons par la. Mais Kaptah dit:

- Nous ne sommes pas pressés et la prudence est la mère des vertus. C'est pourquoi il serait sage de s'assurer de pouvoir revenir ici, si nous le pouvons, ce dont je doute fort.

A ces mots il sortit de sa besace un peloton de fil et en fixa un bout a une cheville de bois qu'il inséra solidement entre deux briques. Dans toute sa simplicité cette idée était si sage que jamais je ne l'aurais trouvée, mais je ne lui en dis rien, afin de ne pas perdre mon prestige a ses yeux. C'est pourquoi je lui ordonnai rageusement de se dépêcher. Je m’avançai dans le couloir, en gardant a l'esprit l'image des intestins d'un taureau, et Kaptah déroulait la pelote au fur et a mesure de notre marche.

Nous errâmes sans fin par des couloirs obscurs, et de nouveaux couloirs s'ouvraient devant nous et parfois nous revenions sur nos pas, lorsqu'une paroi nous barrait le passage, et nous nous engagions dans un autre couloir, mais soudain Kaptah s’arrêta et flaira l'air et ses dents se mirent a trembler et la torche se balança dans sa main, puis il me dit:

- O mon maitre, ne sens-tu pas l'odeur des taureaux?

Je perçus en effet une odeur fade qui rappelait celle des taureaux, mais plus affreuse encore, et qui semblait suinter des murs entre lesquels nous marchions, comme si tout le labyrinthe avait été une immense écurie. Mais j'ordonnai a Kaptah d'avancer sans flairer l'air, et quand il eut avale une bonne rasade, nous repartîmes rapidement, jusqu'au moment ou mon pied heurta un objet et je vis en me baissant que c’était une tête de femme en putréfaction, et on voyait encore les cheveux. C'est alors que je sus que je ne retrouverais pas Minea vivante, mais une soif insensée de connaitre toute la vérité me poussa en avant, et je bousculai Kaptah et lui interdis de geindre, et le fil se déroulait a mesure que nous avancions. Mais bientôt une paroi se dressa devant nous, et il fallut revenir sur nos pas.

Soudain Kaptah s'arrêta et ses rares cheveux se dressèrent sur sa tête et son visage devint gris. Je regardai aussi et je vis dans le couloir une bouse sèche, mais elle était de la grosseur d'un corps humain, et si elle provenait d'un taureau, cette bête devait être de dimensions si prodigieuses qu'on ne pouvait se les figurer. Kaptah devina mes pensées et dit:

- Ce ne peut pas être une bouse de taureau, car un tel taureau ne pourrait passer par ces couloirs. Je crois que c'est la fiente d'un serpent géant.
A ces mots il but une grosse gorgée, les dents claquant contre le bord de la cruche, et je me dis que ces méandres semblaient vraiment avoir été disposes pour suivre les ondulations d'un gigantesque serpent, et un instant je décidai de rebrousser chemin. Mais je pensai de nouveau a Minea, un affreux désespoir s'empara de moi et j'entrainai Kaptah, serrant dans mes mains moites un poignard que je savais inutile.

Mais a mesure que nous avancions, l'odeur devenait plus violente, et elle semblait provenir d'une immense fosse commune et nous en avions la respiration coupée. Mais mon esprit se réjouissait, car je savais que bientôt nous serions au but. Brusquement, une lointaine lueur emplit le couloir de grisaille et nous entrâmes dans la montagne ou les parois n’étaient plus en brique, mais taillées dans la pierre tendre. Le couloir était en pente douce, et nous trébuchions sur des ossements humains et sur des bouses, comme si nous nous étions trouves dans l'antre d'un énorme fauve, et finalement s'ouvrit devant nous une grande grotte et nous nous arrêtâmes sur le bord du rocher pour contempler les ondes, au milieu d'une puanteur effroyable.

Cette grotte était éclairée par la mer, car nous pouvions y voir sans torche par une affreuse lumière verdâtre et nous entendions le bruit des vagues contre les rochers quelque part au loin. Mais devant nous, sur la surface de la mer, flottait une lignée de gigantesques outres de cuir, et bientôt l’œil discerna que c’était le cadavre d'un animal énorme, plus épouvantable que toute imagination, et en pleine putréfaction. La tête était plongée sous l'eau, mais elle ressemblait a celle d'un taureau, et le corps était celui d'un immense serpent, a la croupe aux replis tortueux. Je compris que je contemplais le dieu de la Crête, mais je vis aussi que ce monstre terrifiant était mort depuis des mois. Où donc était Minea?

En pensant a elle, je songeais aussi a tous ceux qui, avant elle, consacrés au dieu, avaient pénétré dans cet antre, après avoir appris a danser devant les taureaux. Je pensais aux jeunes gens qui avaient du s'abstenir de toucher a des femmes, et aux jeunes filles qui avaient du préserver leur virginité pour pouvoir se présenter devant leur dieu de lumière et de joie, et je pensais a leurs crânes et a leurs ossements qui gisaient dans la maison obscure, et je pensais au monstre qui les traquait dans les couloirs sinueux et qui leur barrait la route de son corps affreux, si bien que leur habileté et leurs sauts devant les taureaux ne leur servaient a rien. Ce monstre vivait de chair humaine, et un repas par mois lui suffisait, et pour ce repas les maitres de la Crête lui sacrifiaient la fleur de leur belle jeunesse, dans l'espoir de conserver ainsi la suprématie maritime. Ce monstre était certainement sorti jadis des gouffres affreux de la mer et une tempête l'avait pousse dans cette grotte, et on lui avait barre la sortie et construit un labyrinthe pour y courir et on l'avait nourri d'offrandes humaines jusqu'au jour ou il était mort, et on ne pouvait le remplacer. Mais où était Minea?

Affole par le désespoir, je l'appelai par son nom, et toute la grotte résonnait, mais Kaptah me montra le sol et des taches de sang séché sur les dalles. Je suivis ces traces du regard et dans l'eau je vis le corps de Minea ou plutôt ce qui en restait, car elle reposait sur le sable ou les crabes la rongeaient, et elle n'avait plus de visage, mais je la reconnus au filet d'argent de ses cheveux. Et je n'eus pas besoin de voir le coup d’épée dans son flanc, car je savais déjà que le Minotaure l'avait amenée jusqu'ici pour la transpercer par derrière et la précipiter dans les flots, afin que personne ne sache que le dieu de la Crête était mort. Tel avait certainement été le sort de maint initié avant Minea.

Maintenant que je voyais et comprenais et savais tout, un cri affreux s’échappa de mon gosier et je tombai a genoux et perdis connaissance, et je serais certainement allé rejoindre Minea, si Kaptah ne m'avait pris par le bras et tire en arrière, ainsi qu'il me l'exposa plus tard. En effet, des ce moment, je ne me rappelle plus rien, sauf ce que Kaptah me raconta. Profonde et miséricordieuse, l'inconscience m'avait ravi a mes douleurs et a mon désespoir.

Kaptah me raconta qu'il avait longtemps gémi près de mon corps, car il m'avait cru mort, et il pleurait aussi sur Minea. Puis il reprit ses esprits et me tâta et s'assura que je vivais, et il se dit qu'il devait me sauver, puisqu'il ne pouvait rien faire pour Minea. Il avait vu d'autres corps entièrement rongés par les crabes, et dont les os reposaient blancs et lisses au fond de la mer. En tout cas, la puanteur commença a l'incommoder, et ayant constate qu'il ne pouvait porter ensemble mon corps et la cruche de vin, il vida résolument la cruche et la lança dans l'eau, et le vin lui donna tellement de force qu'il arriva a me ramener vers les portes de bronze, en suivant le fil déroulé. Après avoir bien réfléchi, il enroula le fil, afin de ne pas laisser trace de notre passage dans le labyrinthe, et il m'affirma avoir aperçu sur les parois et aux croisements des signes secrets que le Minotaure avait certainement marques pour se reconnaitre dans le dédale des couloirs. Quant a la cruche, il l'avait lancée dans l'eau pour causer au Minotaure une bonne surprise lors de sa prochaine visite d’égorgeur.

Le jour se levait au moment ou il me sortit du labyrinthe, et il alla remettre la clef a sa place dans la maison du prêtre, car les gardes et le prêtre dormaient encore sous l'effet de la drogue. Puis il me porta au bord d'un ruisseau et me cacha dans les buissons et me lava le visage avec de l'eau et me massa les bras, jusqu’à ce que j'eusse repris connaissance. Mais je n'en ai garde aucun souvenir, car je ne retrouvai mes esprits que beaucoup plus tard, quand nous approchions de la ville, et Kaptah me soutenait sous les bras. Des lors je me souviens de tout.
...."

Très beau roman, en tout cas, que j'avais beaucoup aimé.

credi 16/07/2015 12:57

c'est un peu moins triste ; il y a du progrès à faire