Comme un élancement

Publié le par Lionel Droitecour

Georges Braque (1882-1963), Double figure sur fon marin, détail

Georges Braque (1882-1963), Double figure sur fon marin, détail

Deux ombres sont passées, trames du firmament,
L’une était de soleil et l’autre était de nuit,
Deux faces d’un Janus intimement mêlées,
L’urgence les reliant comme une intime fibre.

Seul, on est imparfait, et l’on est jamais libre,
On bée sur des abîmes froides, constellées
Du désir arrogant qui sans cesse nous nuit,
Et s’agrippe, loquace, au moindre filament.

Un silence est en nous comme un linéament,
Il s’évide toujours aux rives solitaires,
Corseté du paraître, homme dessous le heaume
En armure d’ego, nous tentons une joute.

Le destin, ce mensonge, à nos songes s’ajoute,
Il n’est rien qui demeure au creux de notre paume,
Nous portons notre pas dans les foules grégaires
Chaque mot que l’on dit est comme un testament.

L’épave, en ce naufrage, perd son gréement,
Et peu à peu s’effondre où le courant l’emporte ;
Fragments sont nos instants, qu’une marée consume,
Il n’est de berge, enfin, que la fosse commune.

Hagard, on se dépense à chercher la fortune,
Quand notre avoir devient une rumeur posthume ;
Le plaisir, en nos cœurs n’est qu’une lettre morte,
Il n’est nul avatar qui tienne son serment.

En sa face cachée, à soi-même on se ment,
On pousse vers le soir une branlante ébauche,
Sans cesse à reconstruire où la ruine s’avance,
On pallie, sans effet, à sa propre débâcle.

Las, défaussé, amer de ce triste spectacle,
Déguisé du minable oripeau de l’errance,
Dans la sente, aléa où le hasard nous fauche,
Le fantasme du croire est un vain talisman.

Car rien ne nous dispose à ce délabrement,
Tout semble naître en nous puis renaître toujours,
Chaque matin remet en jeu notre mémoire,
On n’imagine nulle borne en ce lointain.

À se dévisager dans ce miroir sans tain
L’altérité nous perd, arc en ciel dans sa moire,
L’illusion nous fabrique en la sape des jours,
La parole nous lie, factice truchement.

Et l’on porte sa houle au seuil d’un battement,
Roulis dans la poitrine en longue inspiration,
À chaque endroit du corps présent comme un appel,
En la glaise sanglante où s’embourbe l’obscène.

Inepte comédien et pauvre mise en scène,
Si le verbe d’Hamlet nous parait éternel,
Nous ne sommes qu’écho en cette aspiration :
L’éphémère y remet sa rime platement.

Notre double apeuré en sait le boniment,
Et ce fier bateleur, que l’ombre désordonne,
Vend son rire à l’encan aussi cher qu’une plainte,
C’est là même métrique et semblable divorce.

Divers en soi, multiple et réuni par force,
Citadelle obsidienne au revers de l’enceinte
La culpabilité sans trêve se pardonne
Et se paye d’un vers pour tout émolument.

Aux pénombres glacées des âmes, fermement,
Lune rend le soleil à l’antre de la nuit,
Biface, tel Janus humainement zélées,
En nos mains, depuis l’aube une parole vibre.

Aux balances du soir, en ce déséquilibre
Par la danse macabre étroitement scellées
Duale allégorie pour transcender l’ennui,
Un poème surgit comme un élancement.

novembre 2013

Publié dans Névrose

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Luma 04/08/2015 21:19

Trés belle peinture de Braque, les couleurs , la lumières , les visages ..

Je m'arrête sur ces mots :

-"Seul, on est imparfait, et l’on est jamais libre" ( jamais libre , pas si sûre !)..., mais -"un poème surgit comme un élancement" .. superbe !

credi 04/08/2015 06:42

trop triste