Mots et morsures

Publié le par Lionel Droitecour

... Va ta ronde marionnettiste, paroles sont les feux follets, qui n’éclairent que nos regrets ...

... Va ta ronde marionnettiste, paroles sont les feux follets, qui n’éclairent que nos regrets ...

À Carol S. dont la parole a suscité ces mots

Les mots sont des malentendus,
Mots rapiécés, rabibochés,
Semés comme des fleurs volages
Egarés aux seuils des regards.

Et les bavards s’en vont, hagards,
Les phrases sont leurs équipages,
Caquets, aguets, effilochés,
Fils nus entre les corps tendus.

Va ta ronde marionnettiste,
Paroles sont les feux follets,
Qui n’éclairent que nos regrets,
Au gré de nos vains tours de piste.

Les mots sont pièges de distance,
Si nul n’écoute, chacun pense
Et fabrique des ectoplasmes,
Masques, paravents, dérobades.

Et du chant gris de nos aubades,
Mots sont brindilles, tels les phasmes,
Ivraie de verbe sans défense
Au mimétisme d’une stance.

Abécédaire du remords
En notre chair, en leurs enchères,
Paroles sont portes cochères
Où la bise vient et nous mord.

Les mots s’écoulent, mortes eaux,
Des outres crevées de nos vies,
Miroirs de ce qu’on ne dit pas,
Couperets de notre folie.

Ainsi va la mélancolie ;
Grégaire, en chacun de nos pas,
Voici, môle de nos envies,
La grève écrue de nos ruisseaux.

Et dans l’invite de nos corps,
Brisures aux brisants des âmes,
Paroles sont nos oriflammes,
Voiles couturées de raccords.

Eteints dans les rumeurs du soir,
Aux bougeoirs où la mèche fume,
Les mots sont nos bonnes fortunes,
Radeaux sur l’océan du sens.

Ainsi payons-nous notre cens,
À l’usurier de nos lacunes,
Alors que le temps noir consume
La litanie du fol espoir.

À l’ancre où l’encre est une idole,
Citadelles de nos angoisses,
Paroles, pauvres carapaces,
Sont le rempart où l’on s’immole.

Laudateurs de cet artifice,
Hâbleurs, pour tuer le silence,
Sans fin nous ressassons, vil geste,
Humble chanson, notre rengaine.

Et dans la cité obsidienne
Sans jamais demander leur reste,
Les mots forent notre conscience,
Rites absconds d’un sombre office.

Dans les murs des villes obscures
En nos murmures vont, serviles,
Fleurs sans nom, paroles subtiles,
Névroses, nos mots et morsures.

Va ta ronde marionnettiste,
Paroles sont les feux follets,
Qui n’éclairent que nos regrets,
Au gré d’un dernier tour de piste.

juin 2015

Publié dans Névrose

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LADY MARIANNE 08/11/2015 19:50

que c'est beau !!
Vous êtes un as ! quel talent bravo !
bonne soirée et semaine à venir-