Amer caissier

Publié le par Lionel Droitecour

Danse macabre à Hrastovlje, en Istrie ( XIIe siècle) : la mort et l’usurier, détail

Danse macabre à Hrastovlje, en Istrie ( XIIe siècle) : la mort et l’usurier, détail

Le ciel rosit, là bas, aux lisières de l’ombre,
La ligne dentelée des grands arbres austères
S’affirme, lentement, dans un vaste silence
Et, dans l’indéfini, quelque chose renait.

C’est le rituel du jour, en soi, qui recommence,
Hier est mort, déjà, tout ce qu’il contenait
S’échappe et la mémoire en retient le décombre,
Presque rien, avanies qui ne sont que chimères.

C’est comme une battue ou un halètement,
Devant cette heure grise où l’espoir est un leurre
L’indécision d’une âme, à jamais en carence,
Colore les humeurs de nos corps immobiles.

Nous sentons tout le poids de notre déshérence,
Chaque jour ajouté à l’autre en nos sébiles
Fait le compte abhorré du vain renoncement,
Et nous n’ignorons plus qu’il est notre demeure.

Alors, en lassitude, on se donne aux mouvances,
On reprend sa rengaine au pas du métronome,
On se range en l’écho d’un vil emploi du temps
Qui gère notre angoisse et tue notre part libre.

Il fut jadis, en l’aube, un éternel printemps,
Une trace en nos cœurs, en une intime fibre,
Se rappelle à ce lieu de nos primes enfances
Dans un remord, parfois, tel un étrange baume.

Mais nous n’ignorons pas que la fête est finie,
Que ce qui nous consume et dans la mort nous jette
Arrive vers son terme, et qu’un pervers huissier
Attend sur notre seuil : il vient rafler la mise.

Les dés étaient pipés par cet amer caissier,
De par son artifice et par son entremise
L’avenir se délite autant qu’il nous renie
Et l’aube n’est plus rien qu’une Parque muette.

août 2015

Publié dans Fongus

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Lionel Droitecour 19/01/2016 14:48

Très exact ton commentaire, comme toujours, cher Avis. Point de tristesse évidement. Notre destin d'humain est d'avancer vers le remord avec philosophie et détachement.
Retenir le bon grain dans la besace des souvenirs heureux, laisser filer l'ivraie...
Merci de me si bien lire.
Quand à Tardieu, dont tu m'entretenais naguère, c'était à la manière de Prévert, un homme qui projetait sa vision poétique sur chaque chose et chaque geste du quotidien. Irremplaçable irrévérence. Monsieur Monsieur c'est soi-même et son double et l'encouragement à résister à la mécanique du vivre par la distance humoristique de l'autodérision.
À lire sans prise de tête, pour le bonheur des mots...

Avisferrum 24/01/2016 11:41

Je ne connaissais pas cet auteur et peux donc clamer sans ambages : "Mieux vaut Tardieu que jamais !" :-)

Avisferrum 19/01/2016 14:37

Très joli poème, j'aime beaucoup...

On pourrait le trouver triste, mais ce n'est pas mon cas... J'en retiens la strophe :

"Il fut jadis, en l’aube, un éternel printemps,
Une trace en nos cœurs, en une intime fibre,
Se rappelle à ce lieu de nos primes enfances
Dans un remord, parfois, tel un étrange baume."

Cet éternel printemps vit encore en nous, il est juste masqué par une couche grise créé par notre mental, qui telle des nuages confus nous masque le soleil rayonnant de notre Lumière intérieure.

Retrouver cette lumière n'est qu'un acte de volonté, ça s'appelle : l’Éveil, ou la fin du rêve confus de nos vies.

Nul besoin de mourir physiquement pour y accéder, nous le faisons tous en de rares instants privilégiés... Le défi est d'y parvenir pour de bon.