Dérupe

Publié le par Lionel Droitecour

... Le vieillard un jour le comprend, quand la pente devient dérupe ...

... Le vieillard un jour le comprend, quand la pente devient dérupe ...

1.
Quoique n’étant pas ambidextre,
Hier j’avais plus de demain,
Le temps qui me prend par la main
Me prive de séjour terrestre.

Certes, mais il met davantage
De passé dans mon escarcelle…
Hélas ! La mémoire infidèle
Anéantit cet apanage.

Je feuillette en vain le présent,
Et griffonne sur chaque page ;
De chaque seuil agonisant

Chaque instant qui meurt me retranche,
Asséchant la vague au rivage,
Et ma coque n’est plus étanche.

2.
À chaque marée plus de gîte,
En ma cale il est un ruisseau,
Alourdie par tant de voies d’eau,
Ma barque mollement s’agite.

Mes membrures à contrevent,
Voiles crevées au mat de hune,
Suis manant de triste fortune,
Que le sort contrarie souvent.

Le temps me vole, autant me fuit,
En sa prison de contrebande
Lumignon qui jamais ne luit .

Danse maraud, tu te délabres
Quand ta futile sarabande,
Est pareille aux danses macabres.

3.
L’horloge claque à ton revers,
À ton poignet la montre ment,
Affiché digitalement
Chronos est un songe pervers.

Immatériel et sûr de lui
Il compte imperturbablement,
Horizon de l’achèvement
Qui nous porte dans son ennui.

Evadé en l’heure propice,
Lourdement pesant sur le dol,
Abîme en haut du précipice ;

Quoiqu’en espère le poète,
Jamais il ne suspend son vol,
C’est notre destin qu’il arrête.

4.
Mais nul ne le connait vraiment,
Fugace qui dévoie nos ombres
Aux landes des mortels décombres,
Puis nous efface en un moment.

Faussaire en son marché de dupe
Ce qu’il nous donne il nous le prend
Le vieillard un jour le comprend,
Quand la pente devient dérupe.

Il n’est rente ni capital
En son fourbi de battements
Où tinte un effroi primordial ;

Ultime vague en notre soute,
Suprême écueil à nos tourments
Où sombrera cette déroute.

octobre 2013

Publié dans Le temps

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Avisferrum 24/01/2016 12:03

J'aime beaucoup, malgré son implacable lucidité il y a beaucoup d'humour dans ce joli poème, qui d'ailleurs commence très fort :

"Quoique n’étant pas ambidextre,
Hier j’avais plus de demains" :-)

Prévert et Tardieu n'auraient pas désavoué ce trait d'esprit !

Je ne savais pas ce qu'est une dérupe, terme assez peu usité, j'en ai trouvé la définition suivante :

"Une dérupe est une pente très forte, de celles qu'on trouve dans les Alpes. Il peut s'agir d'un pré très en pente ou d'un pierrier. C'est un genre de châble dans lequel on peut se raccrocher.
Ce qui caractérise une dérupe est le fait qu'on doit s'accrocher avec les mains, ou presque.
Descendre d'une dérupe est déruper. En général, la descente est très rapide, que ce soit parce qu'on court très vite vers l'aval, qu'on y glisse ou qu'on y roule. Ou une combinaison de ces mouvement !
Ce mot a peut-être un rapport avec le mot franpitan ruper."

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