Écheveaux

Publié le par Lionel Droitecour

... Aux mille trames nues de nos vies scarifiées ...

... Aux mille trames nues de nos vies scarifiées ...

Visages entrevus, vous contez tant de peines
Qui émeuvent l'instant dans le flot de nos rues !
Où vont toutes les âmes à jamais perdues
Dans la foule vivante, épandues comme veines ?

Une rumeur s'épanche et passe sur nos jours,
Comme en la marée souple où l’océan décroît,
Échos perclus, lointains, dans la houle et le froid,
Telles traces, enfin, de nos propres séjours.

Nos géhennes nous portent, sommes vitrifiées,
Dans l’onde minérale, à disperser nos grains,
Aux mille trames nues de nos vies scarifiées.

S'y mêlent nos douleurs, écheveau de chagrins,
Pour sceller notre cœur aux villes pétrifiées,
Nœuds gordiens tant serrés qu'ils nous brisent les reins.

mars 2006

Publié dans Névrose

Commenter cet article

Avisferrum 27/03/2016 13:22

Ce beau poème me rappelle à nouveau le texte de Charles Baudelaire "Chacun sa Chimère" que j'avais déjà cité en ces lieux...

Comme on ne s'en lasse pas le revoilà :


Chacun sa chimère

Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés.

Chacun d'eux portait sur son dos une énorme Chimère, aussi lourde qu'un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d'un fantassin romain.

Mais la monstrueuse bête n'était pas un poids inerte ; au contraire, elle enveloppait et opprimait l'homme de ses muscles élastiques et puissants ; elle s'agrafait avec ses deux vastes griffes à la poitrine de sa monture et sa tête fabuleuse surmontait le front de l'homme, comme un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers espéraient ajouter à la terreur de l'ennemi.

Je questionnai l'un de ces hommes, et je lui demandai où ils allaient ainsi. Il me répondit qu'il n'en savait rien, ni lui, ni les autres ; mais qu'évidemment ils allaient quelque part, puisqu'ils étaient poussés par un invincible besoin de marcher.

Chose curieuse à noter : aucun de ces voyageurs n'avait l'air irrité contre la bête féroce suspendue à son cou et collée à son dos ; on eût dit qu'il la considérait comme faisant partie de lui-même. Tous ces visages fatigués et sérieux ne témoignaient d'aucun désespoir ; sous la coupole spleenétique du ciel, les pieds plongés dans la poussière d'un sol aussi désolé que ce ciel, ils cheminaient avec la physionomie résignée de ceux qui sont condamnés à espérer toujours.

Et le cortège passa à côté de moi et s'enfonça dans l'atmosphère de l'horizon, à l'endroit où la surface arrondie de la planète se dérobe à la curiosité du regard humain.

Et pendant quelques instants je m'obstinai à vouloir comprendre ce mystère ; mais bientôt l'irrésistible Indifférence s'abattit sur moi, et j'en fus plus lourdement accablé qu'ils ne l'étaient eux-mêmes par leurs écrasantes Chimères.

Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris