Thème, variations et fugue

Publié le par Lionel Droitecour

Fernand Léger (1881-1955), Portrait de Rimbaud, 1949

Fernand Léger (1881-1955), Portrait de Rimbaud, 1949

sur un poème de Rimbaud

1.
On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.
Un beau soir, loin des bocks et de la limonade,
Poète adolescent aux cahiers d’écoliers
On se prend pour Rimbaud où l’idée qu’on s’en fait.

Dans l’équivoque, amer, nourrissant sa pensée
Aux sanglots d’encre bleue ne cessant de couler,
Piégé par le sensuel et rêvant l’escapade,
Dans ses poches trouées file, file le temps.

2.
On est parfois sérieux quand on a dix-sept ans
Les oreilles crevées par le deuil et le doute,
Dans sa névrose ouverte au chant de la déroute
Qui cueille notre attente en l’ombre qui s’étend.

3.
On ne naît pas série, canton a dix et tant
Et tant et tant d’avis et de rodomontades
En lavis sans relief, vers toutes incartades
Où tâte là la vie en lave y dilatant.

4.
On n’est pas sérieux, c’est rien, si, serein
Lasse à six sis à Reims à Charleville on vient
Pour Rimbaud où pour rien, un tilleul, une bière,
Errer parfois si doux, qu'on ferme la paupière.

5.
Or on n’est pas sérieux et pas plus maintenant,
Et l’on boit, s’entêtant, où le rire et la joie
Fabriqués dans apprêt d’idoles électriques
Qui brisent l’interdit en rythmes syncopés.

Mais pas moins qu’autrefois un faux col effrayant
Veilles dans les prémices en l’antre de la loi
Percluse bourgeoisie qui verrouille cynique,
Son regard sans vertu dans le papier monnaie.

6.
Et l’orgasme d’un siècle, épandu de désir,
S’exhibe, pornographe, aux œillades du monde ;
S’agite et se déhanche et gicle et se répand
Dans le préservatif de nos bonnes consciences.

On se laisse griser aux nuits de l’abstinence
Dans ce rapport à soi où l’être se défend
Plus solitaire, ainsi, dans l’infernale ronde
Que jadis au paraître où il fallait gésir.

Fugue
On n’est pas sérieux de semer à l’encan
Sa précieuse étincelle en l’infini bruissant
Offerte à notre sens ; on n’est pas sérieux,
Dilapidant l’effort de ce vin noble et vieux

Auxl’agapes pourries d’un avenir sans joie ;
Incessant, incertains, insérieux, inconstant
Fournaises, nous brûlons au ciel agonisant
Peuplé de cette absence où l’on ne s’éjouit pas ;

On n’est pas sérieux dans la quête illusoire,
Dominé par le ventre, où, parias d’infini,
Nous cédons aux pulsions qui bornent notre histoire,

Dans la psychose abjecte où nous vautrons notre âge ;
Stupide adolescent, coupable de déni,
Néant illuminé par un vain persiflage.

septembre 2006

Publié dans Paraphrase

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Avisferrum 27/03/2016 13:17

Allez, je la tente : Mieux vaut finir "sérieux qui leurre" que "serial-killer" ...

OK, je sors !

:-)

Evy 26/03/2016 15:17

J'adore Rimbaud merci pour ce partage bon weekend de pâques je repost

alain l. 26/03/2016 08:50

Magnifique poème Lionel ... J'adore Rimbaud et le Dormeur du Val ... Je sais , ce n'est pas très original ... a longtemps été mon poème préféré ... mais moi, je sais que c'est ici à Nans sous Sainte Anne que Arthur a écrit ce poème ... et je sais où se cache ce petit val perdu ... Je reposte bien sûr le poème ... Malgré cette strophe " Et l’orgasme d’un siècle, épandu de désir,
S’exhibe, pornographe, aux œillades du monde ;
S’agite et se déhanche et gicle et se répand
Dans le préservatif de nos bonnes consciences.

que d'aucun jugeront peut-être "déplacé" sur un blog Pédagogique ... oser allier dans un même vers con-science et préservatif ... il faut quand même le fair' ... et le fer à 10 sous ... c'est pas cher ... mais bon, c'est le Week-End de Pâques !!!

@micalement

alain

alain l. 26/03/2016 09:18

Re-bonjour Lionel ... La première chose que je fais le matin en lançant mon ordi c'est ... lire ton poème du jour ... Je connaissais déjà la chanson de Ferré ... et je l'écoute en écrivant ... J'ai la réponse pour l'ascenseur ... Il est lié au thème choisi pour ton habillage ... donc il n'y a rien à faire pour le faire apparaître ... J'ai fait un peu de ménage hier sur le Réveil ... pour effacer cette fois le passé et me tourner vers l'avenir ... Comme je libérais ainsi de la place, j'ai pu rajouter un lien en page d'accueil comme tu l'avais fait pour moi ... Non , on n'est pas sérieux quand on a 17 ans ... Mais le devient vraiment à 61 ans ??? @micalement ... alain