Défaite d’une mère

Publié le par Lionel Droitecour

... Dans la cacophonie il est tant de silence / Où la peine multiple a son gémissement ...

... Dans la cacophonie il est tant de silence / Où la peine multiple a son gémissement ...

Je dédie ce poème à une aube inconnue,
À l'orée d'un matin fauché en son aurore,
Au chagrin sans repos d'une âme assassinée
À ma soeur, mais aussi au deuil de toute mère ;

Au cri dans la pénombre, à l'espoir foudroyé,
Au mercenaire amour qui renaît sous la cendre,
Au silence peuplé des voix qui nous sont chères,
Même à l'oubli du deuil épousant ma chimère.

Cette ombre renaissait en chaque jour de fête
À Pâques, la noël, en chaque anniversaire
Un trouble en l’incomblé de ma détresse nue
Creusement ressassé d’une absence cruelle.

Mais nous n’en disions rien, surtout le nom de celle,
Improbable effigie dérobée sous la nue,
À nos yeux sans regard sous la voûte solaire,
Vide à jamais pesant comme plomb sur ma tête.

Nuls mots pour dire deuil, la mort n’a pas de lieu,
La tombe est un écueil, mais nulle souvenance,
Rien qui rappelle rien et nulle phrase dite,
Ou juste en l’allusion quand la bonde lâchait.

Et pourtant ce néant en nos cœurs se cachait,
Faille, abysse approchée demeurant interdite,
Et le vertige intact en borne de souffrance,
Informulé songeur, poème en son milieu.

Assez parlé de moi, il est tant de chagrin.
Le hasard en tout temps nous navre, nous mutile,
Dans la cacophonie il est tant de silence
Où la peine multiple a son gémissement.

L’innocence meurtrie se change, lentement,
En mortel absolu, en la sombre béance
Du geste demeuré inachevé, futile ;
Point de tempête, ici, mais l’immuable grain.

Et l’on s’en va, battant la bourrasque et le vent,
Navire naufragé dont l’étrave recherche
Le brisant ruisselant de son voile d’écume,
Où l’on ira se perdre, enfin, à morte lune.

J’ai rencontré, depuis, tant de peines… Chacune
En son désert glacé de remord et de brume,
Chacune morne vergue où l’absurde se perche,
Chacune d’épouvante ignoble paravent.

Oh, toi qui me disait ta rive de détresse,
Toi dont je sais le nombre des nuits sans sommeil,
Toi qui me réclamais dans le don du poème
Un mot de réconfort aux contreforts du jour,

Que saurais-je t’offrir ? Je n’ai d’autre séjour
En l’inconfort latent de ma propre bohème
Que ce fantôme ardent au souffle encor vermeil,
D’une enfance brisée où ma science progresse.

Dans ma bouche, déjà, l’obole de Charon,
Je suis le sombre Orphée dépouillé d’Eurydice
L’Hadès ne s’ouvrira une seconde fois,
La Parque va couper les cordes de ma lyre.

Je ne suis celui-là qu’il te faudrait élire,
J’ai perdu l’espérance aussi bien que la foi,
Croire m’est apparu d’étrange préjudice,
Je ne veux rien savoir, j’attends sur le perron.

Ma rime quelquefois se moque en dérision,
− Ne faut-il pas sourire au nez de la camarde ?
Si mon rire est grinçant, je pérore pourtant,
Et défie ce cancer lové en mes entrailles.

Je m’en vais l’agonir de colliers de rimailles,
Un calembour est un objet déconcertant,
Qu’importe où son désir létal enfin me carde,
Un tourbillon de mots n’est qu’une élision.

C’est là tout ce que j’ai à offrir pour viatique,
L’amour assassiné d’une mère amputée
Peut-il trouver ici une consolation ?
Mon vers et mon verbiage y puisent ce limon…

Allons, je tiens encor quelque peu le timon,
Au charroi de mes vers nulle révélation :
Désolé, je ne suis qu’une âme sans butée,
Et ma muse bavarde est une fée mutique.

 

22 mai 2016

Publié dans Autobiographie

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damiax 30/05/2016 15:19

Du grand Lionel !
Du courage et à tout vite l'ami !

alain l. 30/05/2016 13:22

Quelle émotion dans ce poème Lionel ... Merci ...

@t
alain

Avisferrum 29/05/2016 12:14

Très beau poème, cher ami, qui met une fois de plus en lumière, si je puis dire, ma vieille amie la Camarde !

Ce texte contient au fond l’essentiel, tout y est dit ou pressenti, dans l’absolu il n’y a presque rien à ajouter.

Une fois de plus je vois avec acuité à quel point la mort d’un être cher – ou pas – est quelque chose de subjectif, que chacun peut interpréter selon sa sensibilité et sa vision du monde.

Dans le cas de ta petite sœur le drame a été que justement il n’y a pas eu de deuil véritable, de travail intérieur, chacun est resté avec sa souffrance muette. Il aurait été du rôle des parents de transmuter ce deuil en expérience vécue, de guider leur enfant restant vers la compréhension de ce qu’est la mort. Mais leur souffrance, en se murant dans le silence, a fini par se transformer en un courant souterrain sombre et dévastateur, auquel l’enfant que tu étais n’a pas pu faire face.

Ce petit être qui n’a fait qu’une incursion dans notre monde si éphémère, est du coup devenu un personnage virtuel dans les consciences, synonyme de chagrin et de souffrance, alors qu’il aurait pu être un instant de joie, de bonheur partagé – pour 6 mois, un an ou 70 ans quelle importance ?

C’est ainsi que nous créons notre existence, nous avons le pouvoir d’en faire un espace d’Amour et de Lumière ou à l’inverse un purgatoire ou nous ressassons sans cesse des évènements qui ne sont en fait que des pensées.

Une très belle réflexion de Christiane Singer : « Je ne veux rien sauver de moi-même »
https://www.youtube.com/watch?v=FCJK9x4wPrQ

L’intégralité de la conversation ici : https://www.youtube.com/watch?v=Et_DHTDCNBI , avec une très belle réflexion sur ce que nous laissons au monde à la minute 48'00 (sans image, mais il y encore le son)

LADY MARIANNE 29/05/2016 09:18

une texte touchant-
je prends ton lien pour mettre sur mon blog- Bonne journé-e