Usé jusqu’à la corde

Publié le par Lionel Droitecour

...J’aurais, les yeux fermés, reproduit ses dessins / Que j’avais transformés, en mes propres desseins ...

...J’aurais, les yeux fermés, reproduit ses dessins / Que j’avais transformés, en mes propres desseins ...

C’était un vieux tapis râpé par les usages,
Sans doute poussiéreux, élimé aux passages
Et mangé, j’imagine, au moins jusqu’à sa trame.
En ma chambre, un trésor, le miroir de mon âme.

J’aurais, les yeux fermés, reproduit ses dessins
Que j’avais transformés, en mes propres desseins,
Terre d’une aventure mille fois vécue,
Aux mythes d’une enfance à jamais invaincue.

Il disparut, un jour. En rentrant de l’école
Je n’en trouvais plus rien. Oh, nulle cambriole !
Mon père avait chargé sa maudite carriole
De l’antique vestige « Ah vieux, quelle vérole !

Il partait en brioche et pesait une tonne !
Enfin, la bonne affaire, il voulait qu’on lui donne,
Vois-tu, j’aurai payé pour qu’il m’en débarrasse ! »
Par morceau notre enfance, et sans laisser de trace,

Nous quitte et s’évapore. Ma précieuse relique,
Otage d’un voisin, ornait, las, pathétique,
Le sol terreux de la cabane de jardin :
Je ne dis pas un mot et cachais mon chagrin.

Je sus même sourire et feindre d’admirer
L’affreux linoléum « pas besoin de cirer ! »
Disait, ravie, ma mère de ce faux parquet,
Mais mon jeune dédain, toujours en fut marqué.

L’enfance à ses raisons, l’adulte les ignore,
On vit ensemble, on vaque, on s’aime et l’on pérore
Quand l’essentiel est tu, quand l’intime blessure
Grave la peau flétrie, tout comme une morsure.

J’appris ce jour le deuil, je n’aurais su le dire,
– Le plus banal objet, ainsi, peut nous instruire,
Mes vieux parents voulaient me donner un plaisir :
J’étais triste à pleurer et je devais mentir.

mars 2016

Publié dans Souvenirs

Commenter cet article

Avisferrum 19/05/2016 11:29

Très joli poème, cher ami...
Il est vrai que notre "génération" (ça fait déjà vieux schnock, j'assume !) avait généralement tendance à ne pas trop exprimer ses sentiments lorsqu'ils pouvaient remettre en question "l'amour" que nous portait nos parents... La peur du rejet, de ne plus être aimé, du coup on se conforme à ce que l'autre attend de nous... ça peut nous suivre toute notre vie, si on n'y prend garde.

Mais j'ai l'impression que les enfants actuels - il y a bien sûr des exceptions - sont plus spontanés, on leur a laissé plus d'amplitude à exprimer leurs sentiments, leur ressenti, parfois au-delà même du raisonnable, en faisant de petits tyrans domestiques...

L'éducation doit être un art fort délicat, faire de nos enfants des adultes équilibrés un sacré challenge, surtout dans la gabegie actuelle...

D'ailleurs avec mon épouse nous sommes parfois d'avis divergents sur l'éducation à donner à ... notre chat ! :-D

paspier 18/05/2016 10:08

A décharge , au moins aura t-il fini au jardin .
Vouloir faire plaisir c'est toujours se faire plaisir un peu .
Altruisme absolu , un beau mirage .

alain l. 18/05/2016 07:52

Encore un magnifique poème Lionel ... Oui , nous avons tous en nous le souvenir d'un objet d'enfance dont nous avons dû nous séparer à notre corps défendant :-( ...

@t

alain

Avisferrum 19/05/2016 11:13

Notre innocence, notre candeur, notre émerveillement devant la vie par exemple ? ;-)