Dévoyé sous le vent

Publié le par Lionel Droitecour

... Cristal en vain semé au pas du paludier, / Ma récolte blanchit aux crêtes des salins ...

... Cristal en vain semé au pas du paludier, / Ma récolte blanchit aux crêtes des salins ...

Rien ne demeure plus de mes anciens désirs,
Mes perverses extases, cy, vont se troublant
Tout sombre, tout s’incline ainsi que mon échine.

En ma besace, hélas, j’avais si peu de rêve
Et nulle ambition. Non, je n’ai renoncé
À rien en ces contrées, sinon qu’à l’illusion.

Ai-je vécu ma vie ou l’ai-je projeté,
Dans le giron obtus d’un futur aléa,
Moulin dont le vent seul a brassé les ramures ?

Mes membrures glacées, tel un morne squelette,
Je ne suis qu’un embrun sur de vagues brisants,
Une rumeur absconse en l’onde ressassée.

Orphelin des marées autant que de l’estran,
Cristal en vain semé au pas du paludier,
Ma récolte blanchit aux crêtes des salins.

Mais pour quelles agapes mon sel sublimé ?
Ma parole ne fut qu’un murmure indistinct,
Mes gestes d’effaré d’impuissants sémaphores.

À quoi bon se parer du silence des mots,
À quoi bon empiler la rime en ce verbiage,
Et tous ces vers comptés en mon ample registre ?

Je ne fus qu’un sanglot contenu dans le jour,
Grimace défroquée dans l’orbe d’un sourire,
L’ombre d’une sentence au levain d’amertume.

Je suis le survivant de cet espoir posthume,
Exprimé, goutte à goutte en la trémie du temps,
Comme ce vin de glace aux rares effluents.

Je guette je ne sais quel appel incertain,
Dans l’imparfait contour d’une sombre chimère
Filoche en l’étendard dévoyé sous le vent.

mars 2015

Publié dans Fongus

Commenter cet article

Avisferrum 23/07/2016 11:15

"« Cy » étant, bien sûr à entendre pour « ici »"

J'en prends acte, cher ami, pourtant j'avais cherché "cy" dans le cyberespace, par l'intermédiaire de notre second (et bientôt principal ?) cerveau, j'ai cyté le presque incollable Google !

J'en retiendrais qu'il reste de vieux langages que la Matrice n'a pas encore numérisés, c'est rassurant...

Mercy pour l'explication, quoi qu'il en soit j'ai pris avec ce poème le pied que tu a économisé, n'hésite pas à nous en faire partager d'autres comme ça, voire comme cy !!

Avisferrum 23/07/2016 10:13

Magnifique poème, d'une grande beauté...

"En ma besace, hélas, j’avais si peu de rêve
Et nulle ambition. Non, je n’ai renoncé
À rien en ces contrées, sinon qu’à l’illusion."

Je suis vraiment impressionné, quelle force dans ces quelques mots !

Petite question, que veut dire : "Mes perverses extases, cy, vont se troublant" n'y aurait-il pas là un petit bug dans la Matrice ? :-)

Lionel Droitecour 23/07/2016 10:51

Point de bug, mon ami... Le triste mât de la matrice n'y est pour rien...
C'est juste que j'aime à emprunter les vieux mots de notre ancien français tels qu'on peut encore les cueillir dans les éditions de nos premiers poètes.
Ainsi pour l'exemple, le cinquième vers de la « Ballade des pendus » de François Villon :
« Nous voiez cy attachez cinq, six »
Mais nous ne pouvons lire Villon que par l’intermédiaire à de traductions dans une langue moderne, plus ou moins respectueuse des sonorités originales, et qui varie pas mal d’une édition à l’autre.
« Cy » étant, bien sûr à entendre pour « ici ».
Outre le simple et minuscule bonheur de s'inscrire dans une tradition pluriséculaire, le poète d'aujourd'hui fait, cy, l'économie d'un pied.
Lequel pied nous pourrons toujours garder, le cas échéant, pour l’arrière train dodu de l’amatrice de matrice…