Inventaire de l’absurde

Publié le par Lionel Droitecour

... Objets vingt fois tenus, soupesés, reposés, / Le tabouret bancal, le tableau de ficelles ...

... Objets vingt fois tenus, soupesés, reposés, / Le tabouret bancal, le tableau de ficelles ...

Et nous avons jeté votre vie à l’ordure.
Après avoir erré en ces traces de vous,
Mes vieux parents défunts ; ouverts de vieux tiroirs
Sans y trouver votre âme, et contemplé les murs ;

Puisqu’il fallait vider, pour d’autres sépultures
L’appartement transi, figé comme un mouroir,
Dans ce vide des jours où tout nous désavoue,
Guenille d’un passé qui gifle la figure ;

Puisque le temps pressait, après avoir sauvé,
Dans un non-dit bruyant de vagues reliquaires,
Nous avons de vos jours emplis quelques poubelles,
Le cœur serré, coupables jusqu’à la nausée.

Objets vingt fois tenus, soupesés, reposés,
Le tabouret bancal, le tableau de ficelles,
Les meubles à crédit boudés par l’antiquaire,
La faïence ébréchée qu’on voudrait rénover ;

Les lettres oubliées, aux absurdes rancœurs,
Les souvenirs anciens de vacances mortelles
Trônant sur le buffet depuis l’éternité,
Le portrait d’un ancêtre aux moustaches frisées ;

Le cristal dépoli qu’on craignait de briser,
Tout ce dont nul, jamais ne voudrait hériter,
Débâcle odieuse, crue, presque sacrificielle
Où l’avoir se dégomme et, nu, l’être s’écœure.

Absurde aveuglement de la machine à sous
Qui fait de nos destins des cassettes d’avare,
Et puis nous met en perce au jour de la camarde
Pour brader à l’encan nos vies dans la poussière.

Et rien ne survit d’autre qu’un vague adultère,
Et la veule parade où la possession farde
Ce vide atroce en nous, qui toujours nous égare,
De l’humaine marée où l’homme se dissout.

avril 2012

Publié dans Souvenirs

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Avisferrum 01/07/2016 22:34

"Je retiens pour ma part ce " laisse moi être oubliée" qu'elle nous laisse en héritage à la fin de son intervention.
Je me sens approcher de l’inéluctable terme et suis en accord parfait avec cette parole"

Et pourtant, cher Lionel, Christiane Singer n'est de loin pas oubliée, son œuvre fait que jour après jour des milliers de personnes la lisent, pensent à elle, la remercie sans doute intérieurement pour ses écrits... et de ce fait elle continue et continuera quelque part à vivre à travers ses textes.

Il s'agit là d'un paradoxe de plus, et il en ira de même pour toi, demain, dans un an, dix ans, cinquante ans, qui peut le dire ?

Toi aussi ton œuvre brillera telle une lumière pour ceux qui auront les yeux pour voir, et si mon amie la Camarde ne décide pas que pour moi aussi la plaisanterie a assez duré je ferai sans nul doute partie de ceux-là, car ton flambeau ne s'éteindra pas !

Avisferrum 01/07/2016 08:10

Magnifique, ce poème, j'adore ton regard tendre mais lucide et ton grand talent à nous le faire partager, merci !

Bizarrement ce beau texte ne suscite en moi aucun sentiment de tristesse ou de nostalgie, en fait je crois que je ne suis nullement attaché à tout le bric-à-brac qu'on peut accumuler dans nos petites vies, ni à ce sentimentalisme qui nous pousse à faire revivre l'autre à travers des objets...

Je rêve plutôt de quitter ce monde en ne laissant aucune trace, ni souvenir, ni lettre ou photo et surtout pas de stèle à mon nom, tout cela est tellement futile !

Christiane Singer l'a très bien exprimé dans une belle interview ( https://www.youtube.com/watch?v=FCJK9x4wPrQ ) : moi aussi je ne veux rien sauver de moi-même et quand je dis moi-même cela inclus bien évidemment tout ce qui appartient au monde de l'illusion...

Lionel Droitecour 01/07/2016 12:43

Une fois de plus, mon cher avis, mille merci pour tes visites et commentaires, quand bien même nous ne partageons pas toujours une même vision des choses.
Merci pour cette parole de Mme Singer ( avec laquelle, sans doute il faudra en découdre )
Je retiens pour ma part ce " laisse moi être oubliée" qu'elle nous laisse en héritage à la fin de son intervention.
Je me sens approcher de l’inéluctable terme et suis en accord parfait avec cette parole