Il ne faut croire en rien

Publié le par Lionel Droitecour

... Une borne s’approche et barre l’horizon, / Lisière en l’infini où tremblent nos contours ...

... Une borne s’approche et barre l’horizon, / Lisière en l’infini où tremblent nos contours ...

Nous ne demeurons pas, chaque jour nous invente,
Et l’on renaît à soi dans chaque matin blême,
Pareil à l’infini dans le lieu du poème,
Epars et rassemblé dans l’aurore présente.

Nous ne sommes jamais que dans cette mémoire,
Qui parle, péremptoire, sur notre langue humide,
Postillon d’un ego travaillé par le vide,
Qui recherche un écho aux vagues du grimoire.

La vanité s'épouse, en nous, aux réels morts,
Chaque instant advenu tel une morne stèle,
Absurdement le temps nous frôle de son aile
Sinistre camelot qui marchande un remords.

Ainsi l’on se poursuit comme une mécanique,
Rouage cadencé par le pas de l’horloge,
Insidieusement on sait que l’on déroge,
Car l’absence est en nous comme une peur panique.

Alors on porte beau son ardent simulacre,
On pavane sa danse au parquet de l’ennui,
Celant son désarroi au parvis de la nuit
Où l’inconscient amer dessine son massacre.

Dans le sommeil, déjà, la camarde nous tue,
Qui intente à l’esprit son rigoureux procès ;
Le procureur sanglant de tous nos insuccès
Harangue un juge froid, son zèle s’évertue.

Lors, coupable toujours de ce renoncement,
Dans une aube hébétée, au mitan de ce corps,
Nous prenons possession de nos tristes décors
Pour perpétuer encor ce rempart où l’on ment.

Citadelle obsidienne assaillie et branlante,
Où boute à chaque instant le bélier du hasard,
Soldat de l’infortune, incertain et hagard,
On cède à l’ennemi la parcelle suivante.

On se replie, ainsi, au redan de soi même,
Brandissant l’oriflamme de notre illusion,
Passager sans recours de cette reddition
Où s’inscrit l’équation de ce vain théorème.

Partout périt le jour et saigne notre angoisse,
En chaque geste suinte un verbe d’agonie,
L'amour est impatience et sa vive harmonie,
Se dissout lentement comme une onde qui passe.

La solitude alors impose sa couleur,
On en peint l’effigie, reflet dans nos miroirs
Du fard clinquant de nos périssables espoirs,
Dans le compagnonnage écru de la douleur.

Une borne s’approche et barre l’horizon,
Lisière en l’infini où tremblent nos contours,
De grâce dépourvue, de funèbres atours,
Dans le sombre apparat de la seule raison.

Car nous savons le glas et le bois du cercueil,
Nous savons l’apogée proche, et proche la chute,
Prononcée la sentence qui nous persécute,
L’heure et le jour prochains marqué sur notre seuil.

Le crépuscule inscrit le déclin sur l’écueil,
La marée qui nous brasse en écume prolonge
La vague ou le désir en sa plainte nous ronge,
L’océan est empli de l’homme et de son deuil.

Et pourtant je n’ai pas le goût du désespoir,
En l’étoile je lorgne un possible festin,
Qu’importe le débris si l’orbe a son destin,
Qu’importe la partie au tout dans son ouvroir ?

Je ne veux rien savoir de ce jour à venir,
Je ne sais qu’au printemps la fragrance des fleurs,
Cela suffit, ma foi, à dénouer mes pleurs,
Il ne faut croire en rien, pas même en l’avenir.

Lionel, 5 octobre 2013

Publié dans Spiritualité

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Evy 07/01/2017 15:58

Superbe ce poème je le partage bon week-end bisous

Avisferrum 07/01/2017 13:55

Magnifique poème quasi initiatique, cher Lionel, enfin on va dire que moi je le vois comme ça ! ;-)

En effet :

"Dans le sommeil, déjà, la camarde nous tue"
puis plus loin
"Dans une aube hébétée, au mitan de ce corps,
Nous prenons possession de nos tristes décors"

C'est en fait exactement ça, à mon humble avis.
Si le sommeil est une petite mort, beaucoup l'ont considéré et le considèrent toujours comme tel, il faut relever que cette expérience de mort miniature nous laisse la plupart du temps comblés et ressourcés !

Quiconque a été privé de sommeil sait à quel point ce manque est une torture et dormir un besoin vital.
Pourtant qui nous garantit que nous nous réveillerons ?
Malgré ça on va dormir avec plaisir, et au réveil on dit souvent avec délectation "ah... j'ai bien dormi !"

Si on peut dire "J'AI bien dormi" c'est que le "je" était toujours présent, même si sous une autre forme.
De plus, pendant le sommeil profond on oublie tous ses soucis, ses souffrances et le monde souvent absurde qui nous entoure.

Ramana Maharshi considérait que ce sommeil profond était en fait la nature véritable de l'homme, et que nous n'en gardons pas de souvenirs simplement parce que la conscience qui y est active est d'une nature totalement différente de la conscience diurne ou du sommeil paradoxal.

Puis le matin, "Dans une aube hébétée, au mitan de ce corps, Nous prenons possession de nos tristes décors", magnifique image à laquelle il n'y a rien à ajouter.

Alors oui, quelle est notre vraie nature, celle du sommeil ou celle du rêve de nos vies ?

Evy 05/01/2017 14:22

Très beau bonne année et surtout la santé au plaisir Evy