Comme une voile morte

Publié le par Lionel Droitecour

... Comme ce frêle esquif affamé de l’écueil / Sent frémir sous ses flancs des tourmentes épaisses....

... Comme ce frêle esquif affamé de l’écueil / Sent frémir sous ses flancs des tourmentes épaisses....

Je ne serai jamais rien de plus que ce dol,
Cette espérance nue déshabillée d’un rêve,
Offerte sous le ciel à qui voudrait la prendre,
Et qui meurt, exhibée, en l’ample solitude.

Allons, s’il ne me reste ici que l’hébétude,
Je vais prendre ma part de ce futur en cendre,
Pareil à l’arbre mort et déserté de sève,
Silhouette au zéphyr dépouillée de l’envol.

Si tout remord est vain j’en ferai ma fortune,
Le projet de ma vie ne fut que dans l’attente,
Et je n’ai rien comblé de cet angle bizarre
Que mon âme formait sur la chair dépourvue.

L’amour ne fut pour moi qu’une étrange bévue,
Entre le muscle et l’os un douloureux escarre,
Il n’était, en ma voix, qu’une prière instante
Et je fus celui-là qu’un désir importune.

Et voici le dédain qui me brusque avec l’âge,
Le présent n’est jamais que l’absence du jour
Pour celui qui s’inquiète, en la morne apparence,
Des jetées de la nuit aux brisées du néant.

Je n’ai d’autre apparat que ce songe béant,
Et rien qui le contienne en brute déshérence,
Et ce labeur sans but qui n’est que mon séjour,
Mais qui lisse mon front pour froisser mon image.

Je saurai, d’ici peu, où se dénoue l’espace,
J’aurai mon ambitus en le vide du sens,
Oh, je veux me dissoudre en fragments de matière
Dont je suis l’assemblée aux limites du temps.

Je sais en moi le deuil d’un songe équidistant
Et l’absurde risée de l’onde singulière,
Je ramasse mon ombre au seuil qui fut mon cens
Et termine en ma voix l’agonie d’une trace.

Qu’est donc cet édifice aux virtuelles errances,
Cet être que je fus en la rive incomplète,
Inhibé des factions de cent milles reflux,
Marée paisible et lente engluée d’algues brunes ?

En la cendre promise au silence des urnes
Vaque déjà l’oubli de mes anciens refus,
Une âme n’est jamais qu’une trame imparfaite,
Dissipée sous l’azur empli des nonchalances.

L’avoir me consume en de grégaires espèces,
Le sublime n’est là que pour hanter le deuil,
La chimère d’aimer, aux sangles du désir,
N’est que la bride éparse au col d’une cavale.

Mais, toujours enivré d’une sente triviale,
Nous cherchons sans arrêt à rompre ou à saisir,
Comme ce frêle esquif affamé de l’écueil
Sent frémir sous ses flancs des tourmentes épaisses.

Oh, cette servitude incluse en toutes chairs,
Et cet amour de soi qui nous rend obsidiens,
Déchus, toujours, aux lieux où le mur environne
La façade d’ego qui ne sait qu’obéir.

Et ce pluriel en nous qui aime à s’avilir,
Ce décompte mortel où l’être s’emprisonne,
Ce temps qui n’est jamais que notre méridien,
Lâchement, comme une aile, à glisser dans les airs.

Nous n’allons nulle part, portés, le plus souvent,
Dans le flux, dans la masse, et la force des choses,
Reclus de liberté mais n’osant rien enfreindre,
Panurge, en son troupeau, cheminant vers l’abîme.

Et, le cœur habité d’une impossible cime,
Dans l’amère illusion dont il se faut bien ceindre,
Dans l’obscur, éconduit, heurtant aux portes closes,
Comme une voile morte on claque sous le vent.

mars 2014

Publié dans Névrose

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