En cette ignoble soute

Publié le par Lionel Droitecour

Johann Moritz Rugendas (1802-1858) « Nègres à fond de cale ». Lithographie, détail,1835

Johann Moritz Rugendas (1802-1858) « Nègres à fond de cale ». Lithographie, détail,1835

Je ne suis pas, vois-tu, chercheur de vérité :
Je fauche mon andain. Nulle célérité
En ceci que j’appelle au sens où est ma voix.
Ainsi le mat de hune espère les pavois.

Je n’ai rien décidé du cap ou de la sente,
À chaque pas j’invente ou bien me représente,
J’éveille des clartés de mon simple regard,
L’instant qui me promène est gîte du hasard.

Tu me parles ambition, destinée, volonté,
Je n’entends en ceci qu’un plaisir éhonté.
Vivre suffit en soi pour tenter le néant
Qui s’engouffre en nos cœurs et s’invite céans.

Je ne veux après tout qu’être dans cette écoute,
Tendre de tous mes sens, au mitan de la route
Vers l’infini moqueur qui se refuse à nous,
Mais qui pourtant toujours à notre âme se noue.

Quel étrange attelage en la strate éphémère,
Sans cesse cette joute en l’infime est amère,
Et tant d’êtres sont nus, creusés de possessions
Décavés sans jouir par leurs propres pulsions.

Regarde autour de toi passer les morts vivants,
Ce ne sont pas des monstres mais des survivants,
Ce qu’ils ont cru jadis n’est plus que deuil et cendre,
Ils n’ont jamais cessé, à leurs yeux, de descendre.

Ils regardent la cime au profond des ravins
Ensevelis qu’ils sont, broyés par les chagrins,
Désolés de ce rêve en eux, toujours mort-né,
Banqueroutes d’amour où sont nos cœurs bornés.

Je sais quelle fiction emporte les heureux,
Le mensonge est souvent la rançon de ces gueux,
On s’accommode ainsi de n’être qu’apparences
Pour mieux masquer le lot de toutes nos carences.

Oh, certes, je me suis, aux chants des illusions,
Bercé, comme l’enfant, de ses douces visions ;
J’ai chantonné gaiement ma comptine seulette,
Et puisé l’espérance, un peu à l’aveuglette.

Mais dès l’enfance aussi, j’ai su la cruauté,
Le deuil qui vient flétrir la fleur en sa beauté,
Le charroi des douleurs en sombre perspective,
Et de la solitude atroce l’invective.

Je n’ai donc rien voulu que l’on puisse tenir,
Puisque tout se défait, même le souvenir,
Et la voix de l’aimée que la nuit vient dissoudre
En l’apogée du vide où il faut se découdre.

Mais si j’ai refusé la morgue du cynique,
La veule inconsistance à tout panégyrique,
J’ai laissé la livrée du candide crédule,
Et délaissé les dieux et leur triste férule.

Adoncques je ne suis que cet absent qui passe,
Ma gouaille je la puise au fond de ma besace,
Je fais, devant la lune en pirouettes outrées
Ma propre contrebande aux espèces mitrées.

Je suis tout à la fois mon parfait philosophe,
Prêtre, unique dévot et marchand de ma strophe
L’impénitent bavard au silence éloquent,
Ce sage scandaleux qui va se défroquant.

Nulle croyance, ici, nul sens et nul axiome,
Je ne veux que jouer de ma verve fantôme,
Moi, pâle revenant du verbe que je hante,
Ectoplasme transi qui jamais ne déchante.

Car j’ai tué mon désir sans espoir de retour,
L’oripeau de l’amour n’est plus de mon atour
Je ne fais en ces mots que décliner mon doute
Passager clandestin en cette ignoble soute.

22 décembre 2013

Publié dans Autobiographie

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Angelilie 15/02/2017 13:20

beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une belle découverte et un enchantement. au plaisir

Lionel Droitecour 15/02/2017 14:51

Merci beaucoup pour cette agréable appréciation.
N'hésitez pas à venir et revenir flâner en ces lieux, et plus encore à recommander mon Blog à vos amis et connaissances... C'est là ma seule vraie récompense, un commentaire, un encouragement, voire une controverse. La vie, quoi !
Amicalement,
Lionel 8D

alain l. 15/02/2017 07:40

Magnifique poème Lionel ...