Où se meut notre chair

Publié le par Lionel Droitecour

" ... Sans cesse la venelle est comme ensemencée Du doute où nous allons ... "

" ... Sans cesse la venelle est comme ensemencée Du doute où nous allons ... "

Le passé n’est jamais tout à fait terminé.
Certes, tout se conjugue au seul temps du présent,
Dans ce déroulement de l’instant où nous sommes,
En sa marée, toujours, en nous recommencée.

Sans cesse la venelle est comme ensemencée
Du doute où nous allons, comptable de nos sommes,
Refaire l’addition de cet omniprésent,
Cet être que l’on fut mais qui a cheminé.

Aux sentes rebattues un antique parfum
S’en revient nous heurter et change notre allure,
Car vivre nous complète et le regard de l’âme
Affute ses couteaux sur la meule d’oubli.

Ainsi dans notre main se trouve un autre pli,
Sur nos cartes soudain, insolite, une flamme
Change la donne et semble polir la blessure,
À ce jeu de hasard il n’est jamais de fin.

La mémoire est en nous comme une loterie,
À se ressouvenir aux baraques de foire
On tire une surprise ; en la nuit, brusquement
Une étoile aperçue porte de nouveaux jours.

Celui qui dit « je sais, jadis en cette cours
Où telle chose advint… » le plus souvent nous ment,
Habillant d’invention le bruit de son histoire,
Car toute certitude est de verroterie.

Au vrai l’on reconstruit sa prochaine débâcle,
Et, du mâchicoulis effondré dans la douve,
On se fait un donjon de parfaite apparence,
Où l’on monte la garde, implacable faction.

Incapable pourtant de bercer sa fiction,
Sinon qu’au prix d’un simulacre en déshérence,
Citadelle infatuée du lieu où l’on se trouve
Dans l’obsidienne ardeur d’un absurde spectacle.

On veut montrer de soi, tout en étant pas dupe
L’impeccable figure posant sur un cliché,
On se farde, on parade, on sangle sa bedaine,
On se fabrique un sens comme on est aux abois.

La vérité, pourtant a de sévères lois,
C’est un pauvre rempart que la calembredaine,
Et l’on est plus bientôt qu’un mensonge affiché,
Travesti décelé affublé d’une jupe.

Cloque d’un mur lépreux que la ruine menace,
D’une obscure avanie pâle ressentiment,
On se tait en parlant, volubile silence,
Mémoire vive hantée en sa face cachée.

Mais la bonde pourtant quelquefois est lâchée,
Au détour d’un non-dit, d’une subite absence,
Au jusant vient répondre, en son élancement
L’équinoxe qui noie une digue tenace.

Et l’on est plus qu’épave emportée sur l’estran,
En la vague puissante un vain château de sable,
Fétu, que le passé rattrape dans sa course,
Et dispose à jamais aux traverses du temps.

Intact en soi l’on gîte, alors, à contretemps,
La postiche enlevée, dépourvu de ressource,
Le cœur tout soulevé de cet inexprimable,
Éperdu en soi-même et le remord à cran.

Et l’on s’en fait un rôle en ce hasard instant
Sur la scène d’un jour à l’impossible enchère
Qui mène la pensée aux refrains du grimoire,
Écume sur l’arrête austère du brisant.

Chaque jour recommence en cet âpre présent,
Tempo de l’espérance, aussi de la mémoire.
En l’avatar fugace où se meut notre chair,
Avenir et passé sont le lot de l’instant.

août 2013

 

Publié dans Le temps

Commenter cet article

alain l. 18/02/2017 08:27

" La mémoire est en nous comme une loterie,
À se ressouvenir aux baraques de foire
On tire une surprise ; en la nuit, brusquement
Une étoile aperçue porte de nouveaux jours."

Oui Lionel ... Tes poèmes sont tous les matins une étoile pour moi ;-) ...

@t
alain