Impossible séjour

Publié le par Lionel Droitecour

La Dispute des philosophes, détail, attribué à Jean François, vers 1634

La Dispute des philosophes, détail, attribué à Jean François, vers 1634

1
Partout, autour de moi, des moribonds de l’âme ;
Ces décombres d’ego aux pas mélancoliques
Figés dans un paraître, encombrés d’artifices,
Rumeurs sous le boucan d’une société vide.

Car quelque chose fuit en la presse livide,
Foules agglutinées en des avoirs factices,
Agrippées à l’objet, talismans chamaniques,
Truchements d’un désert où solitude clame.

Oh, certes, je ne suis qu’un seul parmi ce nombre
Et la lucidité n’est qu’un masque de plus,
Un écran de fumée alentour d’un mirage.

N’est-il donc nul espoir en ce triste parage,
N’ai-je pour avenir que ce vieillard perclus,
À l’échine courbée, que son poème encombre ?

2.
Il est tant de question dont je n’ai la réponse,
Théorèmes absconds dont je n’entends le sens ;
De clinquant apparats et de forfanterie,
En ce flux continuel où se berce un néant !

Je ne suis que ce lieu, improbable céans,
Un instant dans le flux, telle verroterie
Au pastiche de l’être, et de moi-même cens,
Acharné à berner une parole absconse.

Qu’est ce qui m’appartient qui subsiste au naufrage,
Quelle onde en quel azur et pour quel horizon,
Si tout n’est que chimère, ainsi nuées aux cieux ?

Et qu’est en moi ce don que je juge précieux,
Que foule le réel en sa morne prison,
Acmé d’une espérance, autant dire un mirage ?

3
Je suis déjà fourbu par la marche des ans,
Je n’ai rien amassé qui vaille un héritage,
Rien de plus, en ces lieux, qu’un fatras de paroles ;
Encre séchée sans fruit au mitan du grimoire.

À peine un vain reflet dans l’illusoire moire,
Le fil désenchanté de maintes paraboles
Et ce silence obtus qui fleurit sur ma page
En l’étoile folâtre où s’égare mes plans.

Et puis vivre bien sûr en cette absurdité
En attendant la mort aux rives d’Achéron,
Sur la langue le sou pour prix de la rançon.

Bravache, s’essayer à dire sa chanson,
Préparer son sourire à l’éternel Charon,
Orphée sans Eurydice au port d’adversité.

4
Sans angoisse, cela, non plus que d’espérance,
À quoi sert-il céans, d’invectiver le ciel,
De maudire ou de croire en sa génuflexion
Des contes d’un bouquin la certitude vaine.

Ainsi dans le savoir de cette fin prochaine,
Taciturne voyant en cette réflexion,
Pour moi seul je bâti, de verbe, mon autel,
En ce palais de mots qui est ma délivrance.

Sans amertume enfin, libre comme l’oiseau,
Presque aussi insouciant dans la course du jour,
Et presque heureux parfois, quand la muse me tanne.

Qu’importe si la vie nous creuse et nous condamne,
Il est en nous ce rêve, impossible séjour,
D’une flamme qui brûle au cœur de ce tombeau.

décembre 2012

Publié dans La camarde

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damiax 24/04/2017 08:55

"Je suis déjà fourbu par la marche des ans,
Je n’ai rien amassé qui vaille un héritage,
Rien de plus, en ces lieux, qu’un fatras de paroles ;
Encre séchée sans fruit au mitan du grimoire."
...
Classe !

Lionel Droitecour 24/04/2017 11:11

Merci, merci mon ami d'ami axe...
Je suis un peu endolori, ce matin, encore une fois le deuil de l'espérance, cinq ans de misère à prévoir, en plus de ce foutu cancer qui ne lâche rien... voilà qu'il a décidé d'une manif du côté des poumons, le salaud.
J'en regretterai presque de ne m'être farci de nicotine, comme les copains, au moins je saurai à qui m'en prendre de sa présence délétère.
Me voici donc cerné par des micros organismes et la macron connerie politique environnante.
Pas sûr que j'y survive...
Les mots que tu laisse en ces lieux, si laconiques qu'ils puissent être, me sont d'autant plus précieux...