Où l’épave sera

Publié le par Lionel Droitecour

... Notre coque crevée, à courir sur notre erre / Le naufrage est inscrit où l’épave sera ...

... Notre coque crevée, à courir sur notre erre / Le naufrage est inscrit où l’épave sera ...

Prend le temps, mon ami, sinon il te prendra,
Tant que la coupe est pleine, à plus soif il faut boire,
La disette est inscrite au seuil de ta mémoire.

 

Prend le temps, mon ami, nul ne te le rendra,
Existe-t-il vraiment dans notre écoulement,
Vivre est-il rien de plus que cet écroulement ?

 

Car c’est nous qui passons au battant de l’horloge,
Rouage, ostinato bruit de notre labeur,
Convention dédiée à ce mortel sabreur.

 

Il nous hait, ce manant qui du corps nous déloge,
Intervalle borné par un muscle cardiaque
Il pulse sa rythmée en son prisme maniaque.

 

Patient, il nous défait, marchand de pacotille,
Le passé, ce cadavre imprime son trépas
Dans un futur mort né, demain n’existe pas.

 

Notre présent s’effeuille impalpable vétille,
Réel évaporée portant notre faconde
Puis meurt, décoloré, en chacune seconde.

 

Et nous accumulons, ainsi, comme la cendre,
L’absurde possession pour tenter la durée
Par l’appropriation, qui n’est qu’une curée.

 

Nous saisissons, folie, ce qu’il faudra déprendre
En la veule risée d’un monde qui se vend,
Où ne chante, en nos chœurs, que l’harmonie du vent.

 

Prométhée enchainé sur un monceau d’ordures,
Dénué du seul bien dont le cours nous importe,
Mendiant dessous l’azur où va notre amour morte,

 

Nous peuplons tour à tour de suppliques, d’injures,
Le temple des faux dieux aux atours ridicules,
Devant l’amer battant de nos mornes pendules.

 

Et, laboureur ardent d’une moisson sans fruit,
Absurdement rivé au son du métronome
Nous tournons vers les cieux un regard d’astronome.

 

Hélas notre savoir n’est qu’un songe détruit,
Toutes nos vérités une maigre pitance,
Au viatique abscond de notre déchéance.

 

Tintements, carillons, claquements dérisoires
Le temps est entropie au beffroi de l’humain,
L’effroi de disparaître au terme du chemin.

 

Les paroles versées aux pages des grimoires,
Sont effluves fanées qu’un souffle, en vain, dévoie,
L’oubli peuple un beau jour, ultime, notre voie.

 

Prend le temps, mon ami, sinon il se perdra,
Dans l’onde du remord où le regret s’enferre,
Il n’est d’autre rumeur pour le chant de la terre.

 

Notre coque crevée, à courir sur notre erre
Le naufrage est inscrit où l’épave sera :
Prend le temps, mon ami, nul ne te le rendra.

 

octobre 2013

Publié dans Le temps

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