Au fournil du devoir

Publié le par Lionel Droitecour

... Le temps, cet assassin, parfois primesautier, / Tire sa révérence au compte du boulier ...

... Le temps, cet assassin, parfois primesautier, / Tire sa révérence au compte du boulier ...

Calme, assis sur un banc, en espérant le train,
Tranquille, les yeux clos, l’âme insoucieuse, en paix
Avec moi-même, avec le monde ; en ce parvis
Où, d’un mois généreux, l’air est telle une offrande,

J’existe. Et rien de plus, je n’ai nulle demande,
Nulle attente en ce lieu que le chant de la vie.
Peut-être est-ce un bonheur qui passe, circonspect,
Ingénument paru à portée de ma main.

Mais c’est là mon seul bien dans la croisée des jours,
Dans ce pain quotidien que le temps nous dispense,
Lui, ce noir maraudeur affamé, que l’on prie
D’épargner son malheur et nous donner quitus.

De l’aube au crépuscule, en un même ambitus,
Nous allons, terre à terre, à marchander le prix,
Nos misères, déjà, sont payées par avance,
Horizon dessiné en vagues contrejours.

En rythme, les poumons s’emplissent, puis un chœur
Naît de ce corps apaisé qui cherche un unisson.
Tout à la fois divers, intime et singulier,
Dans la pause, où s’écoule un grave sablier,

Le temps, cet assassin, parfois primesautier,
Tire sa révérence au compte du boulier
Et, dans un requiem, nous chante sa chanson.
Mais un instant, parfois joue les accroche-cœurs,

L’éternité s’invite au fugace moment
Et l’horloge, arrêtée, surprise dans son cours,
Semble boiter soudain et retenir son pas.
Ce n’est qu’une illusion, mais elle nous inonde

Et l’âme rafraîchit, comme ferait une onde.
Tout à l’heure je vais retourner au combat,
Me prêter sans plaisir au douloureux parcours
Où l’ennui me conduit chercher l’émolument.

Mais en cette fraction loin de qui me contraint,
Du morne tripalium où il faut s’entraver,
Du fournil du devoir, de l’échoppe à pensum
Du scrupule de la responsabilité ;

Savourant je ne sais quelle subtilité
Je demeure, pensif, comme on ferait un somme,
Sans pensée, sans ego, sans rien à désavouer,
Calme, assis sur un banc, en espérant le train.

juillet 2013

Publié dans Le temps

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