La fée carambole

Publié le par Lionel Droitecour

Nicolas Poussin (1633-1634), L'adoration du veau d'or, détail

Nicolas Poussin (1633-1634), L'adoration du veau d'or, détail

Il était une fois, dit-on aux enfants sages,
On cherche à dessiner, sur leurs tendres visages,
En leur âme chérie, les plus beaux paysages,
À peupler leur sommeil des plus douces images.

Le réel alentour guette leur innocence,
Le monde, plein de bruit et de moires d’essence,
À tôt fait de froisser le beau rêve d’enfance,
Bien vite, leurs yeux béent sur la brute indécence.

S’affichent en tous lieux, s’exhibent aux voyeurs,
Les stigmates du chancre de notre laideur
Et la machine à sous violente la candeur :
À peine nés nous sommes des consommateurs.

Adieu la bonne fée, adieu les petits anges,
Les images sont là pour nous donner le change,
Et le travail avide une monnaie d’échange
Où nos corps sont le lieu d’incessantes vidanges.

Prendre, jouir et jeter et puis recommencer,
Se projeter toujours
et le jouir encenser,
N’être jamais comblé, gagner pour dépenser,
Et de l’obsolescence faire son penser.

Il sera une fois, demain, notre cercueil,
C’est ainsi, nous portons chaque jour notre deuil,
Décharnés sous le vent comme arbre se défeuille,
À tendre à ce moment où le néant nous cueille.

Au moulin de misère serons les nervis,
N’œuvrant jamais que pour ce qui nous asservi
Et le maître du monde, encore inassouvi
Se pavane, grossier sur nos humbles parvis.

Nous ne nous faisons plus, désormais d’autres contes
Que ceux que nous assignent son livre de comptes
Nos âmes ne sont plus qu’un vague taux d’escompte
Où, derrière l’or dur se cache notre honte.

juin 2011

Publié dans Citoyen

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