Cœurs taiseux

Publié le par Lionel Droitecour

Georges de La Tour (1593-1652) Fumeur au tison

Georges de La Tour (1593-1652) Fumeur au tison

Toutes les musiques
Sont contenues dans le silence,
De par la mémoire des hommes.

C’est pour cela qu’il nous faut bruire
Pour en réveiller les échos.

Horreur si un être se tait !

L’humble bestiole qui bourdonne,
La fleur qui ouvre sa corolle,
La mer qui dessine l’azur,

Tout cela n’est que partitions
Où se destinent mille sons.

Or dans les ruades du vent
Gonfle le cor en ses festons ;
Les bois aux troncs dressés
Qui contemplent le ciel
Sont mille clarinettes,

Et dans le grondement
Des nuées, sous l’orage,
La timbale et le tympanon
S’accordent d’un même unisson.

Non, ne tuez pas le silence,
Vous assassineriez l’aria,
La chansonnette et son refrain,

Mutileriez la symphonie,
Le lied et la chorégraphie.

Non, ne tuez pas le silence,
Il est le chant de l’espérance ;

En lui la fugue impérieuse,
Trame en son cours la strette heureuse,

Et la berceuse qui s’élève
Au chevet de l’enfant
Pour effacer l’obscure crainte,

Ne pourrait naître en la nuit brune
Pour y ensorceler la lune.

La musique unie au silence

Comble le cœur et, de souffrance,
Alchimiste en son œuvre noir,
Transmue le vil métal opaque,

En un chatoiement de lumière,
Vitrail dormant en la lueur
Qu’un ciel ravive en sa torpeur.

Non, ne tuez pas le silence,
En l’huile chaude des moteurs
Et de leurs lourdes puanteurs,

Dans les grincements,
Tous les aboiements
D’une modernité sans fleur,
Occupé de son rendement,

De son profit, de son malheur,
De la ronde de ses sueurs,
Dans ses conflits dévastateurs.

Non, ne tuez pas le silence
Au risque de geler d’absence,

Dans la cruelle solitude
Où git notre propre hébétude,
Désert disert d’un propre ego,

Qui se répète et se ressasse,
Et se redit et se complait,
Et cherche à tuer la musique.
Aux machines qui la maltraitent,

L’échantillonne et la dépèce,
Un monstre idiot, seul, l’incrémente
À notre idiote peur démente.

Non, ne tuez pas le silence
En lui prospère, unis,
Les fastes des polyphonies,
Où tout espoir soudain fleurit,

Dans la rumeur où nul ne meurt,
Silence abouché aux musiques

Dont nos cœurs taiseux font
Le chant de nos suppliques.

janvier 2016

Publié dans Musique

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