Immensités froides

Publié le par Lionel Droitecour

Georges de La Tour (1593-1652 à Lunéville) La rixe des musiciens, détail

Georges de La Tour (1593-1652 à Lunéville) La rixe des musiciens, détail

Ah, s’il m’était donné l’extravagant pouvoir,
De tout recommencer ; remettre sur la table,
Ou mettre le couvert à nouveau, pour la vie,
Oui, certes, je voudrai me consacrer aux arts.

Et musique surtout serait ma compagnie,
Plus que la poésie c’est elle qui me touche.
Le temps, ce mécréant, n’est pas de ses traverses,
Qu’elle dompte céans, de sa propre agogique.

Par le biais d’une corde, au défaut de la frette,
Ou bien du sautereau, par la grâce d’un plectre,
Par le crin de l’archet, au pas de l’étouffoir,
Ou bien juste sous l’ongle émettre une pensée.

Ainsi le souffle heureux, matière et truchement,
Par la voix du métal ou l’onde d’un roseau,
L’assemblée des passions que l’on nomme un orchestre,
La volonté d’un cœur s’imprime en l’air vibrant.

Et mon pauvre pavois d’incomplète substance,
Incapable jamais de dominer le son,
Par l’interprétation entend toute musique,
Et communie soudain à la voix d’un artiste.

Mais je reste en dehors, ou plutôt, emmuré,
Séparé de ces lieux où musique est un môle,
Un port plein de rumeur et de voiles offertes,
Que la brise marine emporte au grès d’un fifre.

Et je les vois de loin, splendides caravelles,
Cotres racés dans l’onde ou bien galion doré
D’une ancienne conquête, anoblir en la vague
Au ressaut des marées, le voyageur du rêve.

Et je ferme les yeux sur ces images belles,
Sur ces mondes aimés qu’une aurore nouvelle
Enivre, et vient cogner, messager de l’abime
En l’éternelle abysse où demeure une rime.

Là, dans ma nuit, vigie que n’épuise le quart,
Dans ma prison lointaine où roulent ces échos,
J’entends en la nuit sombre une humble ritournelle,
Ainsi qu’une battue, lacérer mon silence.

De ces bribes alors, je fais mon carnaval,
Où ma danse mystique appareille, solaire,
Immobile et songeur je règne en ces espaces,
Par le don du poème aux immensités froides.

juin 2016

Un bref, mais superbe intermezzo (Koechel 486), dans lequel Mozart met en scène un crêpage de chignon en règle entre deux cantatrices : « Ich bin die erste sängerin ! » ce qui peut se traduire, approximativement par « c'est moi la meilleure ! » (chanteuse, bien sûr).
Au-delà de l'humour de la situation (piano, pianissimo, diminuendo... chante l'imprésario pour calmer les deux furies), on ressent ici les accents de la chose vécue par le compositeur, souvent contraint à mettre en œuvre des trésors de diplomatie pour arriver à ses fins (musicales, à tout le moins).

Publié dans Musique

Commenter cet article

Avisferrum 28/03/2018 19:07

Meuh non, cher ami, nulle provoc' à Sion, je m'en garderai bien en ces lieux ! ;-)

Ce que j'voulions dire est qu'être musicalement doué ne mène pas toujours à grand chose, comme le montrent ces deux artistes (et tant d'autres) qui ne sont pourtant pas manchots avec leurs instruments...

Alors que d'autres arrivent à saisir et partager la quintessence de la musique sans pourtant pouvoir l'exprimer en sons...

Voilà, voilà, ce fut le but de mon piaillement ferrugineux ! :-)

Avisferrum 28/03/2018 12:45

"Ceci dit, n'être point doué pour la musique, quand on l'aime autant que moi, relève de l'amputation..."

A voir... Ce manque de dons (que tu croies, n'était-ce pas simplement un manque d'opportunités ou une voie pas vraiment trouvée ?) a peut-être développé en toi d'autres qualités, d'autres sensibilités, qui font de toi quelqu'un de plus précieux encore.

André Rieu ou Richard Clayderman sont-ils doués ? :-D

Lionel Droitecour 28/03/2018 13:36

Vade retro, provocateur !!!

Avisferrum 28/03/2018 11:12

Ah quel joli poème, qui nous fait une fois de plus découvrir en prime une musique de grande prestance !

Tu es peut-être "resté en dehors, ou plutôt, emmuré, Séparé de ces lieux où musique est un môle" mais cette séparation n'est que physique, illusion de l'apparence, car ton âme vibre aux sons de la grande musique et en fait partie intégrante... et n'est-ce pas finalement ce qui compte ?

Lionel Droitecour 28/03/2018 12:10

Oui cher ami, une véritable perle que cet "Impressario" de Mozart, interprété ici d'une manière extraordinairement enlevée sous la direction de Nikolaus Harnoncourt, l'un des plus éminents musiciens de son temps.
Ceci dit, n'être point doué pour la musique, quand on l'aime autant que moi, relève de l'amputation...