Où l’étoile dérive

Publié le par Lionel Droitecour

Lewis Wickes Hine (1874-1940), Le travail des enfants aux États-Unis, années 1900

Lewis Wickes Hine (1874-1940), Le travail des enfants aux États-Unis, années 1900

Le sublime, parfois, en nous, trouve une obole.
Le plus humble est saisit de l’aube au point du jour,
Ou, dans le crépuscule, en sa rumeur sanglante,
Trouve, au-delà du sens, une intime harmonie.

Même la brute joue sa propre symphonie.
Le savant qui méprise, en la foule ignorante,
Ce que lui même ignore est un fat sans amour,
Toute sa logorrhée n’est que vaine parole.

Dans le cœur du commun les mots manquent, souvent,
Mais rarement l’esprit qui soudain s’émerveille,
En chaque être demeure, en secrètes instances
L’éclat sombre de la pierre philosophale.

L’arrogance dispose, en marche triomphale,
Le panache cinglant de ses outrecuidances,
L’argent est le moteur unique de sa veille,
Le vide aime, clinquant, le fumeux paravent.

Il est au sein du bruit de splendides silences.
Devant le tintamarre absurde des cités,
Dans l’exaspération futile des néons,
En cet écran fractal où l’anodin se gonfle ;

Sous la modernité qui parade et qui ronfle,
Où, partout déguisés, hommes caméléons
Errant au quant-à-soi de mille adversités,
Blessés, sans nul recours que vagues transparences,

Nous sommes cet écho répété sans objet.
Il claque aux murs latents du béton de nos villes,
Répercuté sans joie par l’asphalte souillé,
Et se perd aux nocturnes stases de nos vies.

Mais il vibre longtemps, inerte en nos parvis.
La pluie délave un jour, sur notre front mouillé,
Le dol pervers de ces apocalypses viles :
L’être parfois s’élève où murit son projet.

Là, dans le geste induit du plus simple labeur,
Une ombre se destine aux livrées du service,
Elle qui dans la sueur trouve sa dignité,
Offrande au ciel d’été, ensemençant la terre.

Dans le dialogue ardent de ce vaste mystère,
Matière au corps à corps en sa diversité,
Bâtir ou consoler, refusant l’artifice,
C’est reprendre en ses mains un ordre créateur.

L’âme en cela suffit, l’étude n’en dit rien,
Le savoir est absent de cette finitude :
Il est élan vital dans les reins du manœuvre,
Et source jaillissante au regard de l’humain.

Voici pourquoi, toujours, on cherche vers demain,
On plonge vers le ciel, y devinant une œuvre,
Une pensée loquace, un rêve pour prélude,
Un mythe, s’il suffit pour le quotidien.

Si le verbe est donné pour enluminer l’heure,
Ce n’est jamais pour prendre ou porter la parole,
Mais pour, à l’humble cœur dont la lèvre déborde,
Tendre une coupe, enfin, où se désaltérer.

Si je griffe ces vers c’est pour m’y altérer,
Pour hanter l’harmonique au chevet de la corde,
Faire de mon aria cette première obole,
Et rendre dans l’obscur, ma patine à ce leurre.

Il est en chaque cœur une océane rive,
Le goût de l’infini, de ce qui nous dépasse,
La transcendance, en soi, est la marque de l’homme,
Les dieux n’y peuvent rien, notre corps nous façonne.

Et le temps, maraudeur, sans honte nous rançonne,
Nous sommes sous son joug comme bête de somme,
Conscients qu’en nos humeurs une forme trépasse,
Voile, dans l’aube close où l’étoile dérive.

novembre 2013

 

Publié dans Citoyen

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