Зеркало ( Le miroir)

Publié le par Lionel Droitecour

Andreï Tarkovsky (1932-1986) et son fils Arseni, né en 1962

Andreï Tarkovsky (1932-1986) et son fils Arseni, né en 1962

D’après l’œuvre d’Andrei Tarkovski

1.
L’enfance est un sanctuaire où l’on se réfugie
Lorsque, lassé du monde, en sa presse et son bruit
On recherche une rive où poser son regard ;
Une trace subtile, aux sentes du hasard.

On s’interroge en vain sur le sens de la vie,
Sur ces lignes obscures que l’on a suivies,
Qui sèment, implacables, l’heure du bilan
Où l’on retrouve, aigri, l’adulte décevant.

Quel était donc ce songe où nous étions heureux
Sans questions, sans partage, entier dans le miroir
Où notre éclat fusait, dessinant dans les yeux

Qui se posaient sur nous des pays radieux ?
Qu’est ce qui a brisé, en nous laissant épars,
Ce reflet dilué dans le calme des cieux ?

2.
Sans cesse nous cherchons le lieu de l’unité
Pour toujours égaré, comme nos dents de lait,
Dans cet hier fuyant qui peuple nos mémoires.
Il grandit chaque jour de nos tristes déboires

Pour ne plus rassembler, au terme de nos vies
Qu’un fatras mélangé de toutes nos envies,
Périple inconséquent où flottent les épaves
De ce qui n’est jamais qu’un absurde naufrage.

Qu’est-ce que nous savions quand nous étions enfants,
Qui, des heures, faisait une douce étendue
Promise à la clarté qui nous rendait confiant ?

Qu’est-ce qui nous maillait en cet ailleurs mouvant,
Peuplé de nos désirs, sans illusions perdues,
Echo renouvelé de nos vastes élans ?

3.
Comme une montgolfière, absurde, dans l’espace,
Qui s’élève gonflée de toutes nos angoisses,
Nous montons vers le ciel, passager d’un sillage
Qui nous laisse, échoués, vers la fin du voyage,

Cherchant en vain la clé d’un royaume intérieur.
Et le vent qui s’en vient balaye nos humeurs,
Mosaïque improbable ou sont bribes en nous :
Nos doutes, nos remords, nos refus, nos remous ;

Et puis nos souvenirs et nos belles amours,
Nos livres et le déchant de toutes nos manies,
Mélancolique écume apposée à nos jours.

À force de nous perdre en stériles discours
Nous sommes dévoyés dans ce marais d’ennui
Sans rien avoir appris au terme du séjour.

4.
Comme un bègue endormi qui se met à parler,
Jusqu’au cri de l’enfant, brut, inarticulé,
Le poète à décrit sa courbe dans le temps,
Jonchée de rêveries en désordre apparent,

Emportée par l’enfance neuve sur ses rives.
C’est la ligne brisée d’une âme à la dérive
Qui s’offre presque nue mais jamais sans pudeur,
Pour nous donner à voir la bruissante rumeur

Qui bât en notre sein comme une fleur tragique.
Et là, dans le miroir où se mire Aliocha,
Tout frémissant de vie en ce moment unique,

Passe dans la lumière des lanternes magiques
L’éternité fragile des hommes sans rachat
Qui s’enfoncent, priant, dans la nuit nostalgique.

février 2006

 

Publié dans Cinéma

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