Toiles de maîtres

Publié par Lionel Droitecour

Laughton, Kurosawa, Tavernier, Tarkovsky, Bergman, Daldry, Allen, parmi tant d'autres...

Laughton, Kurosawa, Tavernier, Tarkovsky, Bergman, Daldry, Allen, parmi tant d'autres...

Naguère, quand on voulait s'offrir une séance de cinéma,
on se disait, entre amis :
« On se paye une toile ? »

Expression sans doute devenue complètement obsolète, de nos jours, d'autant que les écrans sont désormais faits de matériaux composites, quand ils ne sont pas tactiles.

N'empêche, je ne vous parlerai pas ici de peintures, mais de cinéma,
Le cinéma qui me touche,  le cinéma qui m’importe,
celui que j’ai envie de partager...

La nuit du Chasseur, unique film réalisé par Charles Laughton.

La nuit du Chasseur, unique film réalisé par Charles Laughton.

Un film que j'ai vu pour la première fois à la télévision, quand la 2 s'appelait encore Antenne 2, sous les auspices de Claude Jean Philippe et de son
« Ciné-club ». D'ailleurs je réalise, en écrivant ceci, que je ne l'ai jamais vu dans une salle de cinéma.

Je n'ai pas trouvé le générique de l'émission. Elle passait tard, le vendredi soir, après les « Apostrophes » de Bernard Pivot, qui se terminaient toujours par l'intervention du maître cinéphile. Il nous présentait la toile que nous verrions après le journal, dans la toute proximité de minuit.

Voici donc, en lieu et place, le générique du « Cinéma de minuit » d’FR3, auquel je dois aussi bon nombres de mes émois d'impétrant ciné-maniaque.

Oui mais qu'en dire, de ce film étrange, qui n'ait pas été déjà ressassé vingt-cinq mille fois par des exégètes bien plus calés, plus savants que moi.

Eh bien, je l'aime, point final.

Il y a des œuvres dont les images vous hantent, vous reviennent et vous habitent. Elles sont une part de vous-même, de votre relation émotionnelle au monde. On en vient à se dire : « mais cela, l'ai-je vécu, l'ai-je rêvé, l'ai-je vu au cinéma, l'ai-je lu dans un livre, était-ce un poème ; cette musique, une rumeur, un enregistrement, un concert, à moins que tout cela n'ait été que l'illusion d'un fantasme évoqué tel un souvenir par la mémoire infidèle ? »

Il paraît que notre cerveau ne fait pas très exactement le tri entre ce qui relève du rêve et de la réalité, que les centres nerveux qui gèrent tout cela sont voisins ou inextricablement mêlés.

Si cela est vrai tant mieux, et vive la subjectivité !

La scène sur la rivière, véritable charnière d'un film construit comme une arche de part et d'autre de ce moment clé du récit.

Quand une œuvre d'art m'interpelle, quelle qu'elle soit, je deviens obsessionnel.
La première fois que j'ai lu le « cimetière marin » de Paul Valéry, je me suis senti vexé. Comment, me disais-je voilà un texte écrit dans ma langue maternelle, et je ne comprends pas un traitre mot de ce qu’il exprime ? J’aurai pu me dire, comme je l’entends si souvent aujourd’hui « ouaahhh, ça m’prend la tête, ce truc » et passer immédiatement à autre chose.

Eh bien, parce que vexé, je n’ai eu de cesse de le lire, le lire, le relire et de re-relire sans cesse, jusqu’à ce que peu à peu, la lumière étincelante de ce « toit tranquille, où marchent des colombes » devienne « la mer, la mer toujours recommencée », parsemée de voiles blanches.

Ainsi en est-il toujours lorsque quelque chose me fascine, m’intrigue et lance un défi à mon entendement.

Au-delà de la fascination, la question, puis la quête.
Désormais le DVD donne au film de cinéma un statut proche du livre. Chapitré, commenté, parfois analysé, il peut être vu et revu, de même que l'on reprend plusieurs fois une phrase ardue dans un texte exigeant.

J’ai dû voir, - que dis-je voir : contempler « la nuit du chasseur » des dizaines de fois, peut-être plus d’une centaine pour tenter d’épuiser sa richesse intrinsèque. Et je n’y suis pas parvenu.

N’est-ce cela la culture : il reste quelque chose à entreprendre une fois que l’on a compris que l’on ne vient jamais au terme de la compréhension. Plus vif est l’éclat de la chandelle et plus l’obscurité s’accroit. Ainsi le physicien qui déchiffre le monde grâce à de subtiles équations est-il provoqué à de nouvelles spéculations par le vaste mystère de la matière noire, invisible à ses yeux.

Noire comme ce film somptueux et inclassable, noire comme ce conte terrible où l’enfance est confrontée, métaphoriquement, à toutes les violences, et dont le happy-end ne trompe pas : «  le monde est cruel pour les petits... »

Toiles de maîtres

Au terme de toutes mes relectures, et pour mon seul plaisir, j'ai produit ma propre analyse du film. C'est ma modeste contribution au mausolée virtuel de Charles Laughton.

Ce document n'a pas vocation à faire l'objet d'une exploitation commerciale

Toiles de maîtres